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[Les trente inglorieuses | Jacques Rancière]
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Posté: Ven 17 Juin 2022 16:20
MessageSujet du message: [Les trente inglorieuses | Jacques Rancière]
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En règle générale, je n'apprécie pas spécialement les recueils d'articles qui ont commenté l'actualité au moment de leur parution car, même lorsqu'ils ne sont pas invalidés par la suite des événements et qu'ils gardent de la pertinence pour représenter la période à laquelle ils se réfèrent, il est rare qu'une pensée construite et structurée s'en dégage. Dans cet ouvrage, c'est pourtant l'inverse ; cela contribue grandement à mon enthousiasme.
Les « trente inglorieuses » ce sont les trois dernières décennies au cours desquelles le capitalisme « absolutisé » et sans rival était censé créer un consensus autour du réalisme politique dans un monde apaisé. Or ce consensus n'est pas nié par le philosophe, mais sont révélés ses aspects violents, sa construction systématique d'un « monde » fondé sur les inégalités, l'exclusion et la haine, caractérisé par l'autoritarisme d'un État imbriqué à la finance créateur d'une idéologie qui pratique une confusion sémantique délibérée autour des notions de démocratie, de peuple-populisme, d'individualisme et enfin, en France, des « valeurs républicaines ». Les balises des événements traités ne semblent constituer, par la construction dans laquelle ils trouvent leur place dans l'ouvrage, que les exemples d'une théorisation plus vaste, extrêmement cohérente, et singulièrement déroutante par rapport aux lieux communs dans lesquels l'opinion baigne. Ainsi, dans la première partie, il est nié que le racisme soit le nouveau credo des classes populaires défavorisées par la mondialisation. Il est démontré qu'il est au contraire un élément idéologique des classes dominantes, absorbé en grande partie par les intellectuels de gauche eux aussi, opérant dans le même dénigrement une action de déconstruction-reconstruction d'un peuple constitué des dénommés « populistes » et de leurs victimes. La deuxième partie, à travers la politique étrangère états-unienne, infirme la supposée « naïveté » que les Européens ont tendance à lui prêter, afin de mettre en exergue l'usage politique de la construction de la menace et de la prégnance des politiques guerrières et sécuritaires. La troisième partie, en prenant son essor de plusieurs réflexions sur Mai 68 et la relecture actuelle, a son point fort dans la démonstration fort surprenante de la divergence qui existe entre démocratie et représentation. Contre un système politique foncièrement inégalitaire, la démocratie consiste dans la lutte toujours nécessaire et actuelle pour découper, éventuellement par intermittence, des espaces et des temps de création de l'action égalitaire : en somme, il s'agit de la nécessité d'inventer d'autres formes égalitaires d'être-au-monde, d'autres « mondes ». Dans ce cadre, une place importante est réservée aux mouvements d'occupation – une analyse étymologique passionnante de ce mot au double sens est également proposée – dont la Nuit Debout, ainsi que d'autres épisodes contestataires comme celui des Gilets jaunes. Dans ce contexte, je trouve regrettable que Rancière n'ait fait qu'évoquer très marginalement les ZAD. Enfin, l'ouvrage se clôt sur un article très lucide issu de la période du premier confinement Covid, où les théories complotistes sur les dérives du « biopouvoir » sont démenties et l'optimisme sur les métamorphoses à venir dans le « monde d'après » considéré avec incrédulité.



Table [avec rappel du contexte, et appel des cit.]

Avant-propos [cit. 1]

I. Le racisme d'en haut :

- L'immigré et la loi du consensus [lois Méhaignerie-Pasqua, 1993]
- Les raisins sont trop verts [mouvements sociaux suite au projet de loi Juppé sur la Sécurité sociale, 1995]
- Sept règles pour aider à la diffusion des idées racistes en France [automne 1996]
- La loi et son fantôme [projet de loi Debré sur l'entrée et le séjour des étrangers, avril 1997]
- L'État et la canicule [été 2003, suivie par l'approbation en catimini, le 21 août, du projet de loi sur le régime des retraites de base]
- À propos du voile islamique : un universel peut en cacher un autre [automne 2003-printemps 2004, loi sur l'interdiction du port des signes religieux à l'école]
- Modeste proposition pour le bien des victimes [interdiction du voile « dissimulant son visage », octobre 2010]
- Racisme, une passion d'en haut [mort d'un jeune Rom abattu par un policier, représailles de sa communauté, expulsions massives de camps de Roms, été 2010. Cit. 2]
- L'introuvable populisme [janvier 2011. Cit. 3]
- À propos de la liberté d'expression [sur l'assassinat de Samuel Paty, novembre 2020]
- La haine de l'égalité [entretien avec Selim Derkaoui sur la théorie de l'égalité des intelligences, avril 2021]

II. La non-démocratie en Amérique :

- La surlégitimation [sur la Première guerre du Golfe, 1990-1991]
- Le 11 Septembre et après : une rupture de l'ordre symbolique ? [intervention datant de février 2002]
- De la guerre comme forme suprême du consensus ploutocratique [sur la Seconde guerre du Golfe, octobre 2003. Cit. 4]
- Les fous et les sages : réflexions sur la fin de la présidence Trump [janvier 2021. Cit. 5]

III. Les présents incertains :

- Interpréter l'événement 68 : politique, philosophie, sociologie [janvier 2018]
- Élection et raison démocratique [durant la campagne présidentielle qui aboutirait à l'élection de Sarkozy, 2007]
- Mai 68 revu et corrigé [sur le propos de Sarkozy concernant « la nécessité d'en finir avec l'héritage de 68 », mai 2008]
- Occupation : le sens d'un mot et celui d'une pratique [allocution tenue à Brown University, avril 2015]
- Nuit Debout : désir de communauté ou invention égalitaire ? [entretien avec Joseph Confavreux, avril 2016. Cit. 6]
- Les vertus de l'inexplicable : à propos des Gilets jaunes [janvier 2019]
- Au-delà de la haine de la démocratie [sur les mouvements d'occupation des places et création d'espaces sociaux dans les années 2010, allocution tenue à Turin, mars 2019. Cit. 7]
- Défaire les confusions servant l'ordre dominant [entretien avec Joseph Confavreux, décembre 2019. Cit. 8]
- Intervention devant l'assemblée des cheminots [janvier 2020]
- Une bonne occasion ? Réflexions au temps du confinement [avril 2020]



Cit. :


1. « Le temps ne travaille plus – il n'a, à dire vrai, jamais travaillé – pour transformer l'inégalité en égalité. L'inégalité et l'égalité sont deux mondes en affrontement dans tout présent, le premier toujours déjà là avec ses mécanismes bien huilés, le second perpétuellement à reconstruire. C'est cette nudité du conflit des mondes que les adultes raisonnables ou rancuniers ont voulu oublier de deux manières : les uns en transformant la nécessité révolutionnaire en simple nécessité de l'ordre existant ; les autres en exerçant leur ressentiment contre toutes les valeurs auxquelles la foi historique avait servi de support. » (p. 14)

2. « Ils [les États ayant renoncé à contrôler la circulation des capitaux] se rabattent alors sur ce qui est en leur pouvoir, la circulation des personnes. Ils prennent comme objet spécifique le contrôle de cette autre circulation et comme objectif la sécurité des nationaux menacés par ces migrants, c'est-à-dire plus précisément la production et la gestion du sentiment d'insécurité. C'est ce travail qui devient de plus en plus leur raison d'être et le moyen de leur légitimation.
De là un usage de la loi qui remplit deux fonctions essentielles : une fonction idéologique qui est de donner constamment figure au sujet qui menace la sécurité ; et une fonction pratique qui est de réaménager continuellement la frontière entre le dedans et le dehors, de créer constamment des identités flottantes, susceptibles de faire tomber dehors ceux qui étaient dedans. Légiférer sur l'immigration, cela a d'abord voulu dire créer une catégorie de sous-Français, faire tomber dans la catégorie flottante d'immigrés des gens qui étaient nés sur sol français de parents nés français. Légiférer sur l'immigration clandestine, cela a voulu dire faire tomber dans la catégorie des clandestins des "immigrés" légaux. C'est encore la même logique qui a commandé l'usage récent de la notion de "Français d'origine étrangère". Et c'est cette même logique qui vise aujourd'hui les Roms, en créant contre le principe même de libre circulation d'Européens qui ne sont pas vraiment européens, de même qu'il y a des Français qui ne sont pas vraiment français. » (pp. 59-60)

3. « Ce qu'on appelle racisme aujourd'hui dans notre pays est essentiellement la conjonction de deux choses. Ce sont d'abord des formes de discrimination à l'embauche ou au logement qui s'exercent parfaitement dans des bureaux aseptisés. Ce sont ensuite des mesures d'État dont aucune n'a été la conséquence de mouvements de masse : restrictions à l'entrée du territoire, refus de donner des papiers à des gens qui travaillent, cotisent et paient des impôts en France depuis des années, restriction du droit du sol, double peine, lois contre le foulard et la burqa, taux imposés de reconduites à la frontière ou de démantèlements de campements de nomades. Ces mesures ont pour but essentiel de précariser une partie de la population quant à ses droits de travailleurs ou de citoyens, de constituer une population de travailleurs qui peuvent toujours être renvoyés chez eux et de Français qui ne sont pas assurés de le rester. » (p. 65)

4. « Il semble qu'il faille inverser les termes du problème. Ce n'est pas l'insécurité éprouvée qui rendait la guerre [en Irak en 2003] nécessaire. La guerre plutôt était nécessaire pour imposer l'insécurité. Parce que la gestion de l'insécurité est le mode de fonctionnement adéquat de nos sociétés-États consensuels.
Quoi qu'en disent les penseurs de la fin de l'Histoire comme ceux du totalitarisme soft, les théoriciens du simulacre généralisé comme ceux du débordement irrésistible des multitudes, l'archaïque est bien au cœur de l'extrême modernité. L'État capitaliste avancé n'est pas celui du consensus automatique, de l'ajustement entre la négociation quotidienne des plaisirs et la négociation collective du pouvoir et de ses redistributions. Il ne marche pas à la dépassionnalisation du conflit et au désinvestissement des valeurs. Il ne s'autodétruit pas dans la liberté sans limites de la communication informatique et la polymérisation des individualités destructrices du lien social. Là où la marchandise règne sans limites, dans l'Amérique post-reaganienne et l'Angleterre post-thatcherienne, la forme de consensus optimale est celle qui est cimentée par la peur d'une société groupée autour de l'État guerrier. » (pp. 106-107)

5. « Mais, pas plus qu'à une couche sociale particulière, cette identification du pouvoir de tous à la collection innombrable des supériorités et des haines n'est assimilable à l'éthos d'une nation particulière. Nous savons le rôle qu'a tenu ici l'opposition entre la France travailleuse et la France assistée, entre ceux qui vont de l'avant et ceux qui restent crispés sur les systèmes de protection archaïques, ou entre les citoyens du pays des Lumières et des Droits de l'homme et les populations arriérées et fanatiques qui menacent son intégrité. Et nous pouvons voir tous les jours sur Internet la haine de toute forme d'égalité ressassée jusqu'à plus soif par les commentaires des lecteurs de journaux. De même que l'entêtement à nier n'est pas la marque des esprits arriérés mais une variante de la rationalité dominante, la culture de la haine n'est pas le fait de couches sociales déshéritées mais un produit du fonctionnement de nos institutions. Elle est une manière de faire-peuple, une manière de créer un peuple qui appartient à la logique inégalitaire. » (p. 120)

6. « À première vue, on peut saisir dans ce mouvement [Nuit Debout] une sorte de version française en miniature du "mouvement des places" qui a eu lieu à Madrid, New York, Athènes ou Istanbul. Il est toléré sur l'espace qu'il occupe, davantage qu'il ne l'envahit. Mais il partage, avec ces occupations, le souci de rendre à la politique son aspect de subversion matérielle effective d'un ordre donné des espaces et des temps. Cette pratique a eu du mal à venir en France où le tout de la "politique" est aujourd'hui ramené à la lutte des concurrents à la présidence de la République. La Nuit Debout a du mal à croire en elle-même et ressemble parfois à une "demi-occupation". Mais elle fait bien partie de ces mouvements qui ont opéré une conversion de la forme-manifestation à la forme-occupation. En l'occurrence, cela a voulu dire passer de la lutte contre certaines dispositions de la loi sur le travail à une opposition frontale à ce que certains appellent "l'uberisation" du monde du travail, une résistance face à cette tendance qui voudrait supprimer tout contrôle collectif sur les formes de vie collective. » (pp. 169-170)

7. « La démocratie moderne a d'abord été la lutte contre cette séparation des mondes, la lutte de celles et ceux qui étaient rejetés dans l'obscurité de la sphère du travail et de la reproduction pour exister comme participants d'un monde commun et acteurs de la vie publique. […] La démocratie a son sens là où elle est une force créatrice de mondes, quand elle est l'action par laquelle ceux qui agissent ensemble en tant qu'égaux créent un monde commun alternatif à celui qui est organisé par les forces de l'exploitation et de la domination. Elle existe pour autant qu'elle est capable de créer des lieux et des temps spécifiques. » (pp. 200-201)

8. « Le grand coup de génie a été d'interpréter la destruction des formes collectives de travail commandée par le capital financier comme l'expression d'un "individualisme démocratique de masse" issu du cœur même de nos sociétés et porté par ceux-là mêmes dont les formes de travail et de vie étaient détruites. À partir de là, toutes les formes de vie commandées par la domination capitaliste étaient ré-interprétables comme des effets d'un seul et même mal – l'individualisme – auquel on pouvait, selon son humeur, donner deux synonymes : on pouvait l'appeler "démocratie" et partir en guerre contre les ravages de l'égalitarisme ; on pouvait l'appeler "libéralisme" et dénoncer la main du Capital. Mais on pouvait aussi rendre les deux équivalents et identifier le capitalisme au déchaînement des appétits consommateurs des petites gens. C'est l'avantage d'avoir donné le nom de "libéralisme" au capitalisme absolutisé – et, par ailleurs, parfaitement autoritaire – qui nous gouverne : on identifie les effets d'un système de domination avec ceux des formes de vie des individus. On pourra donc, à son gré, s'allier aux forces religieuses les plus réactionnaires pour attribuer l'état de nos sociétés à la liberté des mœurs incarnée par la PMA et le mariage homosexuel ou se réclamer d'un idéal révolutionnaire pur et dur pour faire porter à l'individualisme petit-bourgeois la responsabilité de la destruction des formes d'action collectives et des idéaux ouvriers. » (pp. 214-215)

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