En lecteur assidu de Catherine Clément, j'étais informé approximativement de l'affaire de l'uxoricide perpétré par l'illustre philosophe marxiste Louis Althusser en 1980 dans son appartement de fonction de la rue d'Ulm. Il bénéficia d'une ordonnance de non-lieu pour psychopathologie, grâce à une « conspiration de normaliens » et à la complicité du parti communiste encore puissant à l'époque. En effet, Catherine Clément fut au cœur de cette « conspiration » et elle s'en est depuis publiquement repentie ad abundantiam. Johanna Luyssen, l'autrice de cette biographie de l'épouse assassinée d'Althusser, Hélène Rytmann, avoue avoir elle-même pris connaissance de l'affaire dès les années 2000, mais il a fallu #MeToo et la diffusion consensuelle de la notion de « féminicide », pour qu'une tentative de reconstituer la vie de cette femme littéralement asphyxiée par son mari philosophe puisse sortir de l'ombre et susciter de l'intérêt. Et le personnage féminin était tellement enseveli dans l'ombre qu'il ne reste d'elle que des « Fragments » rattachés à des noms et des pseudonymes souvent mal orthographiés, des informations incomplètes sur un passé de résistante minoré par son expulsion du Parti communiste, ayant eu une carrière cinématographique échouée, une carrière littéraire avortée, une tardive tentative de recherche sociologique tronquée par l'assassinat.
Voici une tentative de reconstitution d'après une perspective féministe qui survient après la disparition de la plupart des proches de la protagoniste, et qui adopte un regard opportunément critique sur la parole écrite de celui qui fut à la fois le plus proche d'elle – le compagnon de nombreuses décennies – mais aussi son meurtrier, et un intellectuel ayant tout intérêt à maquiller son acte sous les traits d'une folie sans doute non simulée mais qui ne saurait expliquer à elle seule un féminicide. Le matériau est modeste, l'exigence d'éviter la fiction élevée.
Parfois, j'ai eu l'impression de faire face à certains remplissages, comme l'interlude sur von Salomon ; parfois au contraire j'aurais trouvé opportuns certains approfondissements : sur les circonstances du rapprochement d'Hélène Rytmann du milieu intellectuel de l'après-guerre : par le PC malgré l'exclusion ? Par la Résistance ? Par le cinéma ? Par Althusser ? N'y a-t-il vraiment pas trace d'elle dans les premiers temps de sa relation avec son futur mari ? Dans le même ordre d'idées, pourquoi ses rapports avec les intellectuels se sont-ils tous étiolés au fil du temps ? Personne après les Aragon-Triolet ? Comment expliquer la méchanceté de Camus et l'hostilité de Sollers ? Pourquoi autant d'indifférence et de mépris lors de son décès ? Simplement par misogynie ? Peut-être le choix du prisme féministe unique n'est-il pas suffisant pour faire la lumière sur la vie et la mort de cette femme qui demeure mystérieuse.
Cit. :
1. « [Roger Martelli, historien du PC] pense en effet qu'Hélène était manifestement au cœur d'histoires très compliquées de groupements résistants, qu'il résume en disant "un paquet d'intrigues". Il considère qu'elle faisait partie des durs, des gens impliqués dans une série d'opérations militaro-policières, il pense que la légende noire d'Hélène n'est pas une fiction. Il parle "d'affaires internes confuses qu'il est très difficile de démêler".
Oui, Hélène, alias Sabine, alias Legotien, s'est engagée pleinement dans les secteurs les plus exposés de la Résistance. La légende dit que ce serait pour sanctionner un manque de prudence qu'elle aurait été exclue du PC, elle aurait mis en danger quelques camarades, peut-être le père Larue, mais de cela je n'aurai évidemment aucune trace écrite, ce n'est pas comme si les résistants avaient consigné tout ce qu'ils faisaient dans des petits carnets à la disposition du public pour peu qu'on remplisse le bon bordereau.
Il y a ensuite l'affaire des bas de soie, relatée par Althusser :
"Hélène était alors très liée avec les Aragon, et pendant la période de la Résistance, leur rapportait souvent de Suisse des produits introuvables en France, en particulier des bas de soie pour Elsa [Triolet]. Or il advint qu'un jour, les bas rapportés pour Elsa ne correspondaient pas à la couleur ou la finesse désirée par cette personne exigeante. Aragon entra dans une grande fureur et rompit avec Hélène. Et il commença à parler d'elle comme un agent de l'Intelligence Service !" » (pp. 54-55)
1 bis. « [Yann Moulier-Boutang, biographe d'Althusser] pense que tout cela a un rapport avec Vera Traill, ce qui expliquerait l'insistance de la commission à connaître les liens d'Hélène avec elle. Il tient de Dominique Desanti elle-même l'histoire insensée des bas de soie, et sa véritable signification : Elsa Triolet, agent de Moscou et de Beria via le secrétaire général du Parti Jacques Duclos (1950-1953), a fait en sorte opportunément d'exclure Hélène Rytmann, reliée à Iejov via Vera à laquelle elle est associée. L'histoire paraît aussi rocambolesque que plausible.
Durant l'enquête, Hélène indiquera : "En ce qui concerne mes relations avec Vera Traill, elle a été ma meilleure amie jusqu'en 1941, époque où elle quitta la France. Je ne la revis que pendant l'été 45 dans le Midi. Se revoir fut extrêmement pénible à divers titres et notre amitié se rompit. Je la revis lors d'un de ses passages à Paris, au printemps 47 ; cette entrevue ne fit que confirmer notre éloignement réciproque et la rupture." Elle dit cela en 1950 ; je sais qu'elle ment. Elle évoque au moins une conversation avec Vera à la fin du mois d'août 1947, dans une lettre adressée à Louis Althusser ; elle évoquera plus tard de nombreuses fois son amie, à qui elle rendra visite dans les années soixante à Londres. » (pp. 91-92)
2. « Au terme de ce "procès", la commission prend sa décision.
"La CCCP considérant :
a) qu'Hélène RYTMANN n'est plus membre du Parti depuis 1939 et qu'elle fait l'objet d'une mise en garde en 1942 ;
b) que son comportement général est fort suspect et qu'il s'agit très probablement d'un agent ou d'un ancien agent d'un service étranger (I.S.) ;
c) Qu'Hélène RYTMANN a de nombreuses relations dans divers milieux intellectuels plus ou moins proches du Parti ;
propose au secrétariat du Parti :
1°) de refuser la réadmission d'Hélène RYTMANN dans les rangs du parti ;
2°) de rendre public le fait dans la presse locale du Parti des 5e et 6e arrondissements sous la forme suivante : << La Fédération de la Seine informe que, depuis 1939, Mlle Hélène RYTMANN-LEGOTIEN ne peut se prévaloir de la qualité de membre du Parti communiste français à laquelle elle ne saurait prétendre.>>"
Surtout, la CCCP est chargée d'avoir avant la publication de cette décision une conversation avec le camarade Louis Althusser de façon à l'éclairer sur le passé et le comportement d'Hélène RYTMANN en vue de l'amener à rompre totalement et définitivement avec celle-ci."
J'avais oublié la brutalité des méthodes staliniennes, leur mainmise sur l'intime. » (pp. 92-93)
3. « Ce livre écrit avec énergie et dévotion, elle en attendait tant. Je ne peux donc imaginer sans peine le souffle coupé, le cœur battant, le coup de poignard à la découverte de cette lettre du 13 janvier 1948. C'est la réponse d'Albert Camus à qui elle a adressé le manuscrit.
"La presque totalité de votre livre fait nomenclature, journal de bord et c'est une sensation qui est encore aggravée lorsque l'on voit revenir les vieilles et stériles querelles entre les deux résistances. Il n'y a pas d'art à mon avis sans distance par rapport à l'événement, sans domination du sujet, et on a l'impression que ce sujet, dominé par vous au début par la vertu d'un déchirement purement personnel, a fini par vous déborder et par vous entraîner avec lui. Finalement vous aviez écrit une histoire sans miracle (vous comprenez ce que je veux dire) et si monotone que veuille être une œuvre, il lui faut les deux ou trois instants du miracle, la part de l'ignorance, je veux dire ce qu'il y a de gratuit dans tout être. Et pourtant que de belles choses dans tout cela !"
Je pense qu'il aurait pu se dispenser de la phrase suivante, qui, pour être exacte, est de nature à achever un soldat à terre :
"Pour en finir avec la critique, j'ajoute qu'à mesure qu'on avance vers la fin, le livre est de moins en moins bien écrit." » (pp. 97-98)
4. « Elle écrit ensuite [à Althusser] quelque chose qui me semble sinistrement prémonitoire.
"Après avoir été ma plus chère raison de vivre, il semble bien que tu ne sois plus que mon unique raison de ne pas me détruire. Non que tu tiennes tant à moi, les 2/3 de ta manière d'être à mon égard prouvent le contraire, mais que par une assez abominable opération dialectique m mort aurait sur toi un pouvoir que n'a pas ma vie."
[…] Je songe à l'après 1980, après le meurtre, à l'abominable opération dialectique.
Il y a ces moments, aussi, où elle tente de rompre.
"Je crois qu'il faut se rendre à l'évidence : les liens de notre passé se sont défaits. Non seulement en toi mais aussi en moi. Sous tous les coups que tu leur as portés."
Le 5 juin 1964 :
"Il s'est produit un changement radical en moi. L'inégalité, la dépendance, la servitude torturantes que tu as instituées entre nous ont pris fin." » (pp. 118-119)
5. [Louis Althusser, _L'Avenir dure longtemps_] : « […] j'attire la fille à côté et me mets carrément à lui caresser les seins, le ventre et le sexe. Elle se laisse faire, un peu interloquée, mais préparée par mes discours. Puis je propose d'aller sur la plage. […] Toujours devant Hélène, qui ne savait pas nager, j'invite la jeune femme à se dévêtir, et nous entrons tout nus dans les vagues déchaînées. Hélène crie déjà de peur. Nous nageons un peu au large, et là faisons quasiment l'amour en pleine mer. Je vois Hélène, complètement affolée, courir de peur au loin sur la plage en criant. […] Quand nous sommes sur la plage, Hélène a disparu. Je finis pas la découvrir, méconnaissable, complètement recroquevillée sur elle-même, tremblant d'une crise quasi hystérique et le visage d'une très vieille femme ravagé de larmes. […] Au bout de je ne sais combien de temps, elle ouvre la bouche pour me chasser violemment : "Tu es ignoble ! Tu es mort pour moi ! Je ne veux plus te voir ! Je ne peux plus tolérer de vivre avec toi !" » (cit. p. 143)
6. « Avec de tels interlocuteurs, des histoires si fortes, je comprends pourquoi Hélène s'est jetée avec un enthousiasme dévorant dans cette histoire. Port-de-Bouc n'était pourtant qu'une étape, cruciale, dans un travail portant sur la France entière. Hélène avait bien commencé, à soixante-dix ans, un travail de grande envergure. En fouillant ses notes et ses archives, j'ai retrouvé un schéma de projet de recherche adressé au sociologue Alain Touraine et datant du 18 février 1980 : "Les répercussions des transformations des conditions de travail industriel sur la vie familiale ouvrière (années de référence 1955-60 soit depuis une vingtaine d'années)".
En douze mois, elle a prévu de se rendre dans les Bouches-du-Rhône (douze semaines), en Loire-Atlantique (trois semaines), au Havre, dans le Nord, en Lorraine, à Saint-Pierre-des-Corps, à Alençon. Elle a prévu un budget – retraitée depuis 1975, ses revenus ne sont pas infinis – frais divers, PTT, timbres, téléphone, papiers. Voyages 3.000 francs. Divers 21.000 francs. Dans les pages transpire son enthousiasme, elle se reprend, tente de faire mieux [...] » (pp. 157-158)
7. [Louis Althusser, _L'Avenir dure longtemps_] : « "Hélène et moi connûmes les pires épreuves de notre vie. […] Cette fois, elles prirent un tour implacable et durèrent sans trêve jusqu'à la fin. Je ne sais pas quel régime de vie j'imposai à Hélène (et je sais que j'ai pu être réellement capable du pire), mais elle déclara avec une résolution qui me terrifia qu'elle ne pouvait plus vivre avec moi, que j'étais pour elle un 'monstre' et qu'elle voulait me quitter à jamais."
Le quitter.
À jamais.
Résolution.
Monstre.
Capable du pire.
"Elle se mit ostensiblement à chercher un logement, mais n'en trouva pas sur-l-champ."
Je ne sais ce que donnèrent ses recherches et combien d'argent elle avait sur son compte courant, encore moins si elle pouvait épargner ; je sais en revanche qu'Hélène avait ces fiches de paie d'aide-comptable au 'Mistral' [le cinéma de propriété de son frère Joseph]. C'est peu, 1.000 francs par mois. » (p. 161)
8. « Lorsque l'affaire éclate dans la presse, la plupart des journalistes sont sous le choc. Est-ce la raison pour laquelle ils ne font preuve d'aucune éthique, d'aucune prudence, d'aucune rigueur ? À tel point qu'ils nient en premier lieu l'évidence : le philosophe a beau avoir immédiatement avoué le meurtre, le corps gisant d'Hélène à ses côtés, on doute encore de sa culpabilité.
Sur InterActualités, le 17 novembre à 13 heures, Alain Bédouet indique qu'Hélène Rytmann est morte, que Louis Althusser s'auto-accuse du meurtre, mais que la nouvelle est à prendre avec les plus grandes précautions car l'homme souffre d'un "phénomène psychiatrique d'auto-accusation" […]
_Le Monde_ du 18 novembre, par une curieuse translation, fait du mari meurtrier un père endeuillé : "Louis Althusser s'est accusé, comme le ferait un père après le suicide de son fils."
Dans _Le Matin_ du 18 novembre, on voit tout de même le bon côté des choses : les travaux de l'esprit resteront. […]
Aucune source n'est citée et pourtant toutes viennent de l'entourage du philosophe. La victime ? "Elle ne mérite pas trois lignes. La vedette c'est le coupable", comme l'écrira plus tard, dans un accès de révolte, Claude Sarraute dans _Le Monde_. Dans la plupart des journaux, Hélène n'a pas de nom, elle est "l'épouse du professeur" ou "la femme du professeur Louis Althusser".
[…]
Dans _L'Express_ du 22 novembre, on reprend sans la sourcer, comme s'il s'agissait de faits, la thèse du fameux "suicide altruiste" – c'est l'explication que donne Althusser lors de ses interrogatoires. Au fond, la vraie victime serait le philosophe lui-même : "La tuer, c'était une façon de se tuer lui-même, comme le veut, parfois, la terrible maladie dont il souffrait."
En face, la droite et l'extrême droite s'en donnent à cœur joie, sans aucune compassion pour Hélène, et sans davantage de rigueur journalistique. » (pp. 179-182)
9. « Les évocations d'Hélène sont à peu près toujours teintées de franche misogynie, avec, parfois, un soupçon d'antisémitisme. Décrite comme une "petite femme juive, maigre et autoritaire" dans le _JDD_ du 23 novembre, on la retrouve dans un deuxième article toujours aussi "mince, sèche, petite", et on ajoute des précisions esthétiques : "cheveux courts et fagotée à la va-vite d'un pantalon et d'un béret." On divulgue surtout les propos infâmes d'un délicat commentateur, dans le strict respect du off, bien entendu : "On m'a rapporté le propos terrible d'un de leurs proches, antérieur au crime : <<Depuis vingt ans, il aurait dû l'étrangler>>". Dans _Le Matin_, des proches, courageux anonymes, "confessent qu'Hélène n'était pas beaucoup aimée" ; il faut dire que "cette petite femme maigre se heurtait fréquemment à ceux qui venaient voir le philosophe".
Tout cela me rappelle l'ignoble "petite forme sèche à béret, style institutrice", de Philippe Sollers dans _Femmes_. Il aurait sans doute été préférable pour Hélène, afin d'enluminer quelque peu ses oraisons funèbres, d'avoir été une femme bien en chair, chrétienne et docile. Je trouve qu'elle paie cher le fait de n'avoir pas porté des robes. Une féminicidée à béret vaut-elle moins qu'une féminicidée avec mise en plis ? » (pp. 190-192)
----
[Recherchez la page de l'auteur de ce livre sur
Wikipedia]