L'auteur est une personnalité atypique telle que les États-Unis savent en créer : il finance ses études de physique en exerçant le métier d'électricien dans les chantiers, poursuit son deuxième et troisième cycle universitaire en philosophie (avec apprentissage complémentaire du grec ancien), entreprend brièvement une carrière académique qui le projette vers un think tank où son niveau de rémunération égale son insatisfaction, et démissionne donc rapidement pour se reconvertir en mécano de motos.
À un premier niveau de lecture, cet ouvrage est un témoignage d'un parcours qui restitue toute sa valeur intellectuelle et existentielle au travail manuel, comparé au travail « de bureau » caractérisé par sa la nature étriquée, déresponsabilisante et déshumanisante. En filigrane, la responsabilité du taylorisme et du consumérisme apparaît aussi bien dans la dégradation du travail ouvrier que du travail dit « de la connaissance » : l'éloignement du monde des outils dans la production et la réparation des objets, la déspécialisation abstraite du management, l'économie du jeter et remplacer au lieu de réparer que ces deux aspects du capitalisme avancé provoquent ont pour conséquence, sous un faux-semblant de liberté et de créativité, en vérité une dépendance accrue du travailleur et de l'usager, en perte de prise sur le monde matériel.
Si les métamorphoses du travail attendues par la diffusion de l'IA ne sont pas encore totalement envisagées (la parution américaine de l'essai date de 2009), l'argumentaire de la dévalorisation de la capacité humaine de diagnostiquer et de résoudre les problèmes par rapport à la capacité analogue attribuée aux algorithmes à travers les « systèmes experts » est déjà explicitement développé et réfuté. La différence entre l'intuition humaine et le procédé algorithmique est analysée dans le cas du jeu d'échecs, et l'auteur introduit dans le champ professionnel le concept de « savoir tacite ». En outre, la formation universitaire est critiquée comme étant un système de sélection abstrait plutôt qu'un moyen d'accéder au savoir : cela constitue une critique plus fondamentale et plus intéressante, me semble-t-il, que celle, européenne, concernant l'inadéquation entre le savoir dispensé par l'université et le monde du travail. Enfin, une réflexion assez originale est proposée sur la dialectique entre engagement dans l'action et satisfaction personnelle, qui explique pourquoi la sphère des loisirs et non celle de l'activité rémunérée est plus épanouissante pour l'individu : c'est là un questionnement que je m'étais posé depuis longtemps sans avoir trouvé de réponse satisfaisante.
L'on retrouve dans le texte, cependant, les biais typiquement nord-américains que sont la valorisation de l'individualisme ('individual agency') et de l'indépendance ('self-reliance'), même tempérés par une certaine forme de « solidarité » assez communautaire, et surtout une réticence évidente à envisager à leur juste valeur les concepts marxiens de « travail abstrait » et de « travail aliéné », et donc à en tirer toutes les conséquences. Par conséquent, la mise en cohérence de l'ensemble des critiques formulées tout au long de l'essai est laissée aux bons soins du lecteur.
En outre, les références sont exclusivement américaines et l'univers professionnel décrit est typiquement celui de ce pays, qui diffère du nôtre de façon notable (cf. par ex. les « speed shops » où certains clients deviennent progressivement usagers puis salariés). Cette différence apparaît surtout dans les pages qui constituent le récit autobiographique, divertissantes mais à mon sens beaucoup moins instructives que les autres. Par contre, la plupart des réflexions générales sur le travail contemporain et sa perte de sens-valeur sont complètement pertinentes et d'une clairvoyance prophétique compte tenu de la date de la publication.
Table [avec appel des cit.]
Introduction [cit. 1, 2]
1. Bref plaidoyer pour les arts mécaniques :
Les bénéfices psychiques du travail manuel
Les exigences cognitives du travail manuel [cit. 3]
Les arts et métiers, et la chaîne de montage
L'avenir du travail : retour vers le passé [cit. 3 bis]
2. Faire et penser : la grande divergence :
La dégradation du travail ouvrier
La dégradation du travail de bureau
Tout le monde peut être Einstein
Portrait de l'homme de métier en philosophe stoïque [cit. 4]
3. Prendre les choses en main :
Portrait de la motocyclette en monture rétive
Petit traité de lubrification : de la pompe manuelle à la loupiote du crétin
Responsabilité active ou autonomie ?
Nostalgie précuisinée
Le décentrement du faire
4. L'éducation d'un mécano :
L'apprenti apprenti
La théorie du lacet
Le mentor
La mécanique comme diagnostic médico-légal
Un savoir personnalisé
Percer le voile de la conscience égoïste
L'idiotie en tant qu'idéal
5. L'éducation d'un mécano (suite) : d'amateur à professionnel :
Fred l'antiquaire
Shockoe Moto
L'art de la facture
Honda Magna et métaphysique
6. Les contradictions du travail de bureau :
Indexer et résumer
L'apprentissage de l'irresponsabilité
Interlude : à quoi sert l'université [cit. 5]
Le travail en équipe
L'équipe et le chantier
7. La pensée en action :
Entre le loi d'Ohm et une paire de chaussures boueuses [cit. 6 début]
Le savoir tacite du pompier et du maître d'échecs [cit. 6 suite]
Technologie intellectuelle et connaissance personnelle
Le manuel de service en tant que technologie sociale
8. Travail, loisir et engagement [cit. 7 début] :
Le monde du 'speed shop'
Travail et communauté
La plénitude de l'engagement [cit. 7 suite]
En guise de conclusion : Solidarité et indépendance :
Solidarité et éthos aristocratique
L'importance de l'échec
L'agir individuel dans un monde commun
Cit. :
1. « Ce déclin de l'usage des outils semble présager un changement de notre relation avec le monde matériel, débouchant sur une attitude plus passive et plus dépendante. Et de fait, nous avons de moins en moins d'occasions de vivre ces moments de ferveur créative où nous nous saisissons des objets matériels et les faisons nôtres, qu'il s'agisse de les fabriquer ou de les réparer. Ce que les gens ordinaires fabriquaient hier, aujourd'hui, ils l'achètent ; et ce qu'ils réparaient eux-mêmes, ils le remplacent intégralement, ou bien louent les services d'un expert pour le remettre en état, opération qui implique souvent le remplacement intégral d'un appareil en raison du dysfonctionnement d'une toute petite pièce.
Cet ouvrage plaide pour un idéal qui s'enracine dans la nuit des temps mais ne trouve plus guère d'écho aujourd'hui : la savoir-faire manuel et le rapport qu'il crée avec le monde matériel et les objets d'art. » (p. 8)
2. « Il s'agit donc d'une tentative de cartographier les territoires imbriqués où se côtoient l'idée d'un "travail doté de sens" et celle de "l'indépendance" ('self-reliance'). Ces idéaux sont tous deux liés à la "lutte pour l'expression active de l'individu" ('individual agency') qui est au centre même de la vie moderne. Quand nous contemplons notre existence sous l'angle de cette lutte, certaines expériences acquièrent une plus grande importance. Tant comme travailleurs que comme consommateurs, nous sentons bien que nos vies sont contraintes par de vastes forces impersonnelles qui agissent sur nous à distance. Ne sommes-nous pas en train de devenir chaque jour un peu plus stupides ? Pour avoir la moindre prise sur le monde, intellectuellement parlant, ne nous faut-il pas aussi avoir un minimum de capacité d'agir matériellement sur lui ? » (pp. 13-14)
3. « Mike Rose explique que, dans l'exercice du métier de chirurgien, "des notions dichotomiques comme celles d'abstrait et de concret, ou de technique et de réflexion, s'évanouissent dans la pratique. Le jugement du chirurgien est simultanément technique et délibératif, et cet amalgame est la source de son pouvoir." On pourrait dire la même chose de tout métier manuel reposant sur un diagnostic, y compris la réparation des motos. Au départ, ce diagnostic consiste à imaginer une série de causes plausibles à partir de symptômes visibles et d'évaluer cette plausibilité avant de tout démonter. Cet effort d'imagination s'appuie sur le contenu d'une espèce de bibliothèque mentale qui indexe non pas des parties ou des structures naturelles, comme chez le chirurgien, mais plutôt les éléments fonctionnels d'un moteur à combustion interne, les diverses interprétations qu'en font les différents fabricants et leurs diverses sources de dysfonctionnement. À quoi il faut ajouter un catalogue de sons, d'odeurs et de sensations tactiles. » (p. 33)
3 bis. « Bien souvent, cette opération de décryptage implique non pas tant de 'résoudre' le problème ('problem solving') que de 'trouver' le problème ('problem finding'). Quand vous résolvez une équation présentée à la fin d'un chapitre d'un manuel d'algèbre, c'est effectivement du 'problem solving'. […] Mais dans le monde réel, les problèmes ne se présentent pas sus cette forme prédigérée ; en général, vous disposez de trop d'éléments d'information, mais sans vraiment savoir lesquels sont pertinents et lesquels ne le sont pas. […] Et même les frontières de ce qui peut passer pour une 'situation' sont parfois ambiguës ; ce n'est pas en appliquant des règles que vous pouvez discriminer entre le pertinent et le négligeable, mais seulement en exerçant le type de jugement qui naît de l'expérience. » (p. 45)
4. « L'identification entre créativité et liberté est typique du nouveau capitalisme ; dans cette culture, l'impératif de flexibilité exclut qu'on s'attarde sur une tâche spécifique suffisamment longtemps pour y acquérir une réelle compétence. Or, ce type de compétence est la condition non seulement de la créativité authentique (qu'on songe à un musicien pratiquant ses gammes ou à Einstein apprenant l'algèbre tensorielle), mais de l'indépendance dont jouit l'homme de métier. On peut faire l'hypothèse que c'est l'éthique libérationniste de ce qu'on appelle parfois la "génération de 68" qui a ouvert la voie à notre dépendance croissante. Nous sommes disposés à réagir de façon positive à toute invocation de 'l'esthétique' de l'individualité. La 'rhétorique' de la liberté flatte nos oreilles. Le simulacre de pensée et d'action indépendantes qui se pare du nom de 'créativité' accompagne trop facilement le discours des porte-parole de la contre-culture d'entreprise et, si nous ne sommes pas suffisamment attentifs, nos plans de carrière risquent d'être influencés par ce verbiage. Le mot 'créativité' réveille notre puissante inclination au narcissisme ; ce faisant, il risque de nous orienter vers un avenir professionnel qui trahira nos espérances. » (p. 63)
5. « […] la conception technocratique/méritocratique de l'éducation traite celle-ci de façon étroitement instrumentale, la réduisant à ce qui est "bon pour la société et bon pour votre carrière", ce qui a un effet corrupteur sur la formation des jeunes esprits. Comme l'écrit David Labaree, "les caractéristiques formelles du processus de formation – notes, unités de valeur et diplômes – finissent par avoir plus de poids que la substance des connaissances, et la quête de ces symboles de réussite devient plus importante que l'apprentissage de savoirs effectifs. […] La sélection a désormais la priorité sur l'enseignement, et la fonction sociale des notes l'emporte sur leur usage pédagogique".
[…]
En adoptant ce type d'attitude, les étudiants ne font que s'adapter à l'éthique mercantile des institutions censées les former. "Les établissements d'enseignement sont captifs d'une hiérarchie auto-imposée et se voient obligés d'entrer en concurrence entre eux pour renforcer leur crédibilité marchande auprès de consommateurs socialement très alertes." Il en résulte "une insistance croissante sur la production de distinctions symboliques sélectives plutôt que sur des résultats substantiels partagés". Autrement dit, ce qui compte, c'est votre rang par rapport à vos pairs ; peu importe si tous les pairs en question, vous compris, sont parfaitement ignorants. Quand l'unique objectif de l'éducation devient la production de diplômes plutôt que la promotion du savoir, le système d'enseignement trahit la motivation identifiée par Aristote : "Tous les hommes désirent naturellement savoir". » (pp. 167-168)
6. « D. Bell paraît considérer la mécanisation et la centralisation de la pensée comme un progrès, ou du moins comme un phénomène inévitable ; elles seraient l'unique réponse possible à la complexité croissante de la société.
[…]
Si cette théorie de la connaissance est valide, elle justifie l'expropriation de la compétence évaluative des professionnels à partir du moment où les choses deviennent trop complexes. […] De fait, la préférence pour les algorithmes en lieu et place des jugements intuitifs, à partir du moment où les causes "relèvent de la structure du système elle-même", est une conclusion erronée si l'on prend correctement en compte la dimension tacite de la connaissance.
[…]
À la base de la notion de connaissance tacite, il y a l'idée que nous en savons plus que nous ne sommes capables de l'exprimer, et certainement plus que nous ne sommes à même de le spécifier par une formulation rigoureuse. Les jugements intuitifs portés sur les systèmes complexes, en particulier les jugements formulés par des praticiens experts […] sont souvent plus riches que les vérités susceptibles d'être capturées par des algorithmes.
[…]
L'esprit expérimenté est souvent capable d'intégrer un nombre extraordinaire de variables et de détecter une configuration ('pattern') cohérente. Or c'est cette configuration qu'il appréhende, par les variables individuelles. Notre capacité à émettre des jugements pertinents a un caractère holistique et procède d'une confrontation répétée avec le réel ; ce dernier se présente sous forme d'entités totalisantes appréhendées par une saisie globale et immédiate qu'il est souvent impossible de formuler explicitement. Cette dimension tacite du savoir trace les limites de la conception d'une tâche comme application de règles. » (pp. 192-194)
7. « Il est symptomatique que, lorsque nous pensons à une activité intrinsèquement satisfaisante, c'est d'abord le domaine des loisirs qui nous vient à l'esprit : un sport, par exemple, ou un hobby que nous apprécions particulièrement. Ces activités sont des fins en soi et nous les pratiquons sans que personne ne nous paye pour ce faire. Inversement, l'objet fondamental du travail est la rémunération, et il y aurait quelque chose d'utopique à essayer de comprendre le travail sans aucune référence à ce bien externe. (p. 210)
[…]
Dans le même esprit qu'Aristote, [Talbot] Brewer lie cette dimension à notre expérience du type de plaisir que nous éprouvons quand nous sommes complètement absorbés par une activité […]. D'après lui, "il existe une forme de discernement cognitif qui accompagne et soutient les activités auxquelles nous accordons une valeur intrinsèque", et c'est cette forme d'attention évaluatrice qui rend l'activité en question plaisante. "Prendre plaisir à une activité, c'est s'engager à fond dans cette activité, et cette forme d'absorption repose sur une attention aiguë et opiniâtre à l'égard de ce qui rend ladite activité bonne ou digne d'être poursuivie […]. Si nous n'étions mobilisés que par la valeur instrumentale de l'activité […], cette attention évaluatrice ne serait pas orientée vers l'activité mais vers le résultat escompté – à savoir vers autre chose que ce que nous sommes en train de faire. Or ce type d'attention extrinsèque […] risque de nous rendre absent à notre tâche et de la rendre fastidieuse."
Il existe une expérience classique de psychologie qui semble confirmer l'argumentation de Brewer. On distribue des marqueurs à des enfants qui aiment dessiner et on les encourage à s'en servir. Une partie des enfants sont informés à l'avance qu'ils vont recevoir une récompense pour leur dessin (un diplôme avec un sceau doré et un ruban), tandis que les autres s'activent sans aucune perspective de gratification finale. Au bout de quelques semaines, on constate que les bénéficiaires de la récompense dessinent avec moins d'enthousiasme spontané et que leurs dessins sont de moins bonne qualité, tandis que les enfants non récompensés continuent à prendre plaisir à cette activité et que leurs dessins sont de meilleure qualité. (p. 224) »
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