Cet ouvrage pourrait s'intituler : _Sociologie des sentiments dans une modernité qui les rend pathogènes_. Il s'agit d'abord de constater qu'il est question de « sentiments » - un lexème qui peut traduire plus opportunément que « émotions » le terme anglais « Emotions » - dont sont ici analysés dans l'ordre : l'espoir, la déception, l'envie, la colère, la peur, la nostalgie, la honte (et la fierté), la jalousie et l'amour. Ces sentiments, nous avons l'habitude de les considérer typiquement individuels, voire intimes, mais en vérité l’œuvre de dévoilement sociologique peut en révéler toutes leurs composantes déterminées par la société et en particulier par ses institutions. En effet, la manière même dont ils sont appréhendés dépend de formes culturelles et sémiologiques que l'autrice choisit opportunément de révéler par la littérature, surtout par des classiques littéraires dont notre compréhension de leurs personnages dépend de notre socialisation dans les valeurs communes de la société dans laquelle nous nous reconnaissons appartenir.
Significativement, en ouvrant l'analyse sur l'espoir, il est aisé de comprendre qu'il existe une dialectique entre ce sentiment individuel (l'espoir en un avenir meilleur pour soi) et la croyance collective dans le progrès social, qui est une transformation laïque de la croyance théologique chrétienne en l'espérance, opérée par la philosophie des Lumières. C'est cette métamorphose philosophique que l'autrice érige en acte de naissance de la modernité. Quels sont les autres déterminants, sociologiques et politiques, qui se reflètent aussi bien sur le côté individuel que sur le côté collectif des autres sentiments analysés ? La réponse constitue l'axe majeur de l'ouvrage.
Ce qui caractérise fondamentalement le concept philosophique de la modernité, c'est la capitalisme. Or la manière dont le capitalisme a influencé les sentiments individuels et collectifs peut se concevoir de la façon la plus évidente dans ce que l'on a nommé « le rêve américain ». De lui émergent les premiers indices qu'il provoque des conséquences négatives sur les sentiments qui nous occupent : le rêve américain est partie prenante de l'espoir, mais aussi de la résignation devant ses promesses non tenues, de la déception intrinsèque à la consommation et au leurre de la méritocratie. L'envie entretient des relations avec le libéralisme qui sont très connues en philosophie politique et lisibles depuis les textes fondateurs de Bernard de Mandeville : _La Fable des abeilles_ (1714) et les _Pensées libres sur la religion, sur l’Église et sur le bonheur national_. Mais il ne s'agit pas dans cet ouvrage de cataloguer chronologiquement les méfaits de la modernité, du capitalisme ou du libéralisme sur les sentiments ; il s'agit plutôt de répertorier, pour chacun de ces derniers, les effets pathogènes qu'il a fini par provoquer à l'époque actuelle, en gardant à l'esprit la dualité des échelles. Pour ainsi faire, outre les sources littéraires, sont convoquées des réflexions tirées à la fois des sciences sociales et humaines, en particulier de la sociologie et de la psychologie, ainsi que des arguments tirés de l'Histoire et de l'actualité politique et sociale, par ex. les effets politiques des réseaux sociaux.
De cette manière, les trois sentiments analysés successivement, la colère, la peur et la nostalgie – entendue comme la perte de son pays (déportation, exil) ou de ses repères politiques (changement de régime) –, sont plutôt mis en relation avec deux autres phénomènes caractérisant la modernité : le nationalisme et la démocratie.
Le caractère néfaste de la plupart des sentiments apparaît de lui-même ; mais la troisième partie de l'essai avance que les trois derniers sentiments analysés : la honte, la jalousie et l'amour, les plus caractéristiques de l'intériorité, ont été affectés par la modernité de manière « implosive ». Cela semble contraster avec le titre de l'ouvrage qui évoque plutôt une « explosivité » : mais une telle distinction n'est pas relevée. Par contre, pour clore la question de la nature pathogènes que la modernité inflige aux sentiments, l’Épilogue pose des considérations très importantes sur le déni des sentiments, concept dérivé de la pensée freudienne : un tel déni foncièrement pathogène est directement mis en relation avec la socialisation, notamment afin de garder son rôle social et ne pas contester la société dans ses fondements. Cependant, il apparaît en conclusion qu'un tel mécanisme contient aussi son propre antidote : si le déni est source de pathologie, lorsque la conscientisation advient, une révolution peut se produire, à la fois privée et collective – ainsi se complète la dialectique d'échelle entre l'individu et la société.
Cette étude apporte une brique fondamentale à l'édifice de la quête très actuelle des causes socio-économiques du « malaise dans [notre] civilisation » contemporaine, compte tenu d'une tendance philosophique opposée à celle qui animait Freud en son temps, laquelle donne toute son importance aujourd'hui à la phénoménologie et à la mission de la sociologie critique.
Table [avec appel des cit.]
Préface [cit. 1]
Introduction – La civilisation émotionnelle :
La société au miroir de l'âme [cit. 2]
La littérature comme lieu d'apprentissage des émotions [cit. 3]
Première partie : Rêve ou cauchemar américain ?
Chap. Ier – Sublime et cruelle espérance :
Les institutions de l'espoir
Entre théologie et politique
Le rêve américain
Le mouvement perpétuel comme art de la résignation
Conclusion
Chap. 2 – Les lèvres blêmes de la déception :
Clichés et intensité émotionnelle
Rêves et culture de la consommation
Fantasme et esthétisation [cit. 4]
Le cruelle promesse du mérite
Conclusion
Chap. 3 – Le mutisme de l'envie :
La vertu du capitalisme
Une émotion démoniaque
Le travail interminable de l'envie
Conclusion
Deuxième partie : Le nationalisme, la démocratie et leurs émotions
Chap. 4 – La colère, énigme de l'âme :
De l'honneur à la justice
Élevés dans l'idée que le monde doit être juste
La colère ou la démocratie performative ? [cit. 5]
La colère comme énigme morale
Conclusion
Chap. 5 – La peur et la politique de la vulnérabilité :
Une émotion peu héroïque
Le libéralisme politique ou comment détester la peur
Les démocraties libérales et l'inflation des menaces [cit. 6]
Les effets politiques de la peur
La militarisation de la société
La peur et le principe de précaution
La peur comme champ de bataille
Conclusion
Chap. 6 – Nostalgie et perte du monde :
Trouver un foyer en le perdant
La nostalgie et le douloureux avènement de la modernité
Se réveiller insecte [cit. 7]
La nostalgie restauratrice
Un exil permanent
Conclusion
Troisième partie : Une intimité implosive
Chap. 7 – La honte et la fierté ou comment nous sommes définis par les autres :
L'émergence de la conscience à travers la honte
La honte comme forme d'existence
Les faiseurs de honte
Rompre le silence de la honte : la fierté comme arme politique
De la guirlande au 'blig'
Conclusion
Chap. 8 – La jalousie : la potence que l'on fabrique soi-même, pour soi-même :
Le monstre vert et le désir ardent de savoir
Je possède, donc je suis
Conclusion
Chap. 9 – L'amour, de la transgression à la complexité :
La passion asociale
L'amour transforme la société
L'amour épouse la société [cit. 8]
L'amour, une forme sociale complexe
Conclusion
Épilogue : Les émotions et leurs droits [cit. 9, 10]
Cit. :
1. « […] la vie émotionnelle, qui constitue le cœur de la psyché, est façonnée par des matériaux fondamentalement sociaux. Dans nos émotions vivent les institutions, le langage, les récits collectifs et les idéaux d'une culture. L'espoir, la déception, la colère ou l'envie sont activés par la répartition des richesses, par les attentes que nos régimes politiques suscitent, par la capacité des institutions économiques et politiques à répondre ou non aux besoins des individus, et par les histoires que nous nous racontons pour expliquer le succès ou l'échec de ces institutions [et des individus également]. Ces émotions sont intimes et pourtant elles s'inscrivent dans de vastes systèmes idéologiques, des discours et des récits collectifs. Nous percevons le monde à travers des idées, des symboles, et à travers les émotions que ceux-ci éveillent et activent en nous.
[…]
Un malaise apparaît lorsque trop d'émotions indésirables nous taraudent, que les explications habituelles de nos émotions ne sont plus plausibles, que nous perdons le sens de notre valeur, que ces émotions sont provoquées par des facteurs que nous ne pouvons ni maîtriser ni même identifier, et que nous n'avons plus de refuge où réparer les blessures infligées par le monde. Ce malaise est renforcé par l'idée que la pensée positive pourrait suffire à faire disparaître les problèmes, alors que, quels que soient nos efforts pour afficher un sourire et une attitude optimiste, beaucoup d'entre nous continuent de "se sentir mal" ou en colère. Pire encore : l'impression de ne pas avoir été assez souriant ou positif aggrave le malaise au lieu de l'apaiser. » (pp. 12-14)
2. « La modernité occulte ainsi les répercussions considérables, véritablement explosives, de la vie moderne dans cette chambre d'écho qu'est l'intériorité de l'individu. Elle nous enjoint de trouver en nous-mêmes les moyens de guérir des blessures qui sont pourtant souvent infligées par les puissantes forces sociales de la modernité.
Mais pourquoi la sociologie serait-elle plus crédible que la psychologie ? Pour plusieurs raisons, dont la principale est qu'elle dépend moins que la psychologie des intérêts économiques. La psychologie dispose à l'échelle du globe de larges bataillons d'experts qui ont pour mission d'aider à la gestion de la main-d’œuvre, de maximiser la productivité et d'escamoter ces facteurs de détresse émotionnelle que sont les inégalités, la compétition à outrance et l'échec de la méritocratie. Les psychologues font le choix méthodologique d'ignorer les méfaits du capitalisme, du libéralisme, de la mondialisation et des inégalités, pour mieux nous renvoyer l'entière responsabilité de nos angoisses, de notre dépression ou de notre colère. » (p. 29)
3. « Les romans sont particulièrement propices à l'étude des émotions parce que leurs personnages et leurs intrigues deviennent intelligibles à travers une grammaire émotionnelle. Ils dévoilent et imitent l'intériorité individuelle […]. Il est présumé que le lecteur peut connaître et comprendre les personnages à travers leur psychologie, c'est-à-dire à travers leurs motivations, leurs objectifs, leurs émotions. […]
[…]
C'est que le roman, en tant que genre littéraire, ancre la psychologie de ses personnages dans un contexte social qui influence leurs actions et qui est lui-même transformé par celles-ci. Des œuvres fictionnelles de ce genre font office de fenêtres sur les émotions des personnages qui, à leur tour, reflètent et "rejouent" les codes moraux et les structures sociales. La psychologie des personnages n'est plausible qu'en référence à ces codes. » (pp. 38-40)
4. « La culture de la modernité repose sur le fait que les individus sont capables de se projeter dans des totalités esthétiques qui peuvent être intensément plaisantes. Nous aussi, nous bovarysons : à l'instar d'Emma, nous attendons de nos vacances, de nos chambres d'hôtel, des restaurants dans lesquels nous nous rendons, de nos logements, de nos relations amoureuses ou de nos lieux de travail qu'ils nous fournissent des expériences esthétisées, sous un forme harmonieuse, fluide et plaisante. Être moderne, c'est aspirer à mener une existence aux contours nettement esthétisés, dotée d'une structure narrative claire et d'une forme esthétique distincte.
Le sentiment de déception provient de là : de la rêverie, du fantasme et de l'esthétisation. […] Étudiant l'insatisfaction éprouvée par le consommateur, Scitovsky a avancé que le processus de consommation est déclenché par deux pulsions psychologiques distinctes : l'excitation et le confort. […]
Quant à Hischman, il nous rappelle qu'un état d'excitation permanente, synonyme de stimulation perpétuelle, serait assurément inconfortable ; et qu'à l'inverse un confort continu finirait par engendrer l'ennui, qui appellerait une nouvelle excitation […]. C'est ce mécanisme qui constitue la dynamique émotionnelle sous-jacente du consumérisme. » (pp. 101-103)
5. « […] l'identité politique se transforme en un grief permanent d'autant plus profond et intense qu'il repose sur le sentiment que les codes moraux ont été bafoués. Ce langage de la victimité a donné lieu à des "spirales de la haine" qui sont des tactiques politiques à part entière. Cette spirale de la haine, désormais partie intégrante des luttes politiques, "implique une stratégie retorse qui consiste à infliger une offense et à prétendre en recevoir" de la part d'un groupe dont l'on prétend être la victime mais qu'on a en réalité offensé préalablement. […]
Ces remarques sur la prédominance de la colère dans la sphère politique seraient insuffisantes si nous n'évoquions pas les diverses façons qu'a la colère de circuler et de se dupliquer à travers la technologie. La colère circule dans la société et devient constitutive des revendications politiques lorsqu'elle trouve des moyens de se dupliquer, chose que permettent largement l'environnement médiatique mondialisé et les réseaux sociaux. » (p. 211)
6. « Les théories du complot qui sont conçues et propagées sur ces réseaux constituent des formes de peur qui viennent rivaliser avec celles qui sont "gérées" par les États, ce qui ne signifie par pour autant qu'elles ont la même légitimité ou la même factualité (nonobstant les mensonges que les États fabriquent parfois délibérément).
Précisément parce que politiciens, experts et médias ont un intérêt à désigner des menaces, les sociétés libérales, plutôt que d'expurger la peur, ont fait d'elle un sentiment omniprésent. La peur n'émane plus d'un prince machiavélien, elle devient une atmosphère diffuse entretenue à grand renfort de schèmes narratifs racontés et répétés à satiété par les politiciens et les médias. Dans sa capacité à désigner des ennemis, le pouvoir de la peur est performatif. Le simple fait de désigner quelque chose comme dangereux suffit à susciter l'hostilité et la suspicion. » (p. 239)
7. « Le sentiment de perte du monde nous rappelle à quel point notre identité dépend de non institutions politiques et à quel point l'imaginaire social d'appartenance, construit par les régimes politiques, nous donne le sentiment d'avoir une maison. Les imaginaires sociaux renvoient à nos différentes manières de concevoir la communauté où nous vivons ainsi que nos liens avec les autres. Les démocraties, par exemple, donnent le sentiment d'avoir un monde à soi fondé sur l'idée que l’État de droit protège les individus et leurs droits. À l'instar de la nostalgie, le sentiment d'avoir perdu le monde ('homelessness') exprime une dislocation intime, une difficulté à s'identifier à une nouvelle communauté politique et à ses institutions. L'environnement jadis familier cesse de l'être ; c'est par exemple le cas lorsque le régime politique change, ou lorsque des lois antidémocratiques sont promulguées, ou encore lorsque de nouvelles élites se substituent soudain aux anciennes. » (pp. 290-291)
8. « Pour le dire rapidement, pour le sociologue français [Bourdieu] on ne tombe pas amoureux de qui l'on 'veut', mais de qui l'on 'peut', puisqu'il s'agit ici de tenter de maximiser sa position sociale, voire de l'améliorer.
Pour autant que l'amour motive le mariage, cette logique se voit confirmée par le phénomène de l'homogamie, soit le fait de se marier avec un membre du groupe ou de la classe à laquelle on appartient. En effet, des recherches ont montré non seulement que l'on choisit un partenaire appartenant à la même classe sociale, mais aussi que cette pratique s'accentue de nos jours. Chose plus intéressante encore, ces choix homogames alimentent et renforcent à leur tour les inégalités existantes. Si les hommes et les femmes aux revenus élevés ont tendance à se marier entre eux, cela veut dire qu'ils ont aussi tendance à concentrer et augmenter leurs ressources plutôt qu'à les "partager" avec un partenaire qui se situerait à un échelon social inférieur au leur. Cela signifie aussi que les personnes mariées en mesure d'accumuler des ressources sont en moyenne plus riches que les personnes célibataires ou divorcées – un fait largement confirmé par les statistiques.
Ce qui est vrai du capital économique est non moins vrai du capital culturel : deux personnes dotées d'un fort capital culturel auront bien plus de chances que les autres de voir leurs enfants décrocher des diplômes universitaires. » (p. 399)
9. « Les émotions ne sont pas seulement au centre de notre existence, elles en sont le centre même, car ce n'est qu'à travers les émotions que nous savons à quoi nous tenons vraiment. Ne pas connaître ses émotions, c'est ne pas savoir ce qui compte pour soi, c'est laisser les autres s'en charger. C'est ne jamais découvrir la matière même de notre rapport au monde.
Qu'est-ce qui empêche l'appréhension de sa propre conscience ? La grandeur de la littérature est de se soustraire au champ médical qui se référerait dans ce cas au trouble connu de l'alexithymie, à savoir un manque d'émotivité. La littérature montre comment une conscience peut être aveugle aux grands moments d'émotion, moments qui peuvent à leur tour nous orienter dans notre vie. » (p. 417)
10. [excipit] : « À certains moments de notre existence, les émotions, qui sont elles-mêmes des réponses à des situations, sont trop fortes pour être ignorées et exigent d'être nommées. Elles peuvent parfois créer une nouvelle réalité, objective et subjective. Ces moments sont des changements de paradigmes au sens kuhnien, mais privés. Les expériences accumulées de solitude, d'absence de sens, de culpabilité, de honte, de rage ou simplement de malaise peuvent provoquer un changement de conscience. Découvrir sa "voix intérieure" est le nom du processus qui permet d'avoir une prise sur sa conscience et son expérience.
La boucle est bouclée. La vie intérieure lie et colle le collectif à l'idiosyncratique, le général et l'autobiographique. Les émotions sont fondamentalement sociales, mais elles peuvent être étouffées par un excès de socialité qui brouille la conscience individuelle. Lorsque cela se produit, nos émotions en tant qu'instrument de navigation dans le monde social sont émoussées et la navigation ne peut plus nous aider à trouver notre propre voie et voix. Mais les émotions peuvent exploser, échapper aux rôles sociaux et les dépasser. Elles inaugurent une nouvelle réalité intérieure et sociale. Elles subvertissent les rôles prescrits et nous permettent d'accéder à de nouvelles expériences. Et pouvoir nommer ces émotions, c'est parfois générer des révolutions, privées ou collectives. […]
La conscience de soi doit à la fois comprendre ses déterminations sociales et leur échapper. Nous y parvenons en saisissant pleinement nos émotions, et en les transformant en une vision politique. »
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