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[L'Insoumise de Gaza | Asmaa Alghoul]
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apo



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Posté: Mer 22 Mai 2024 19:05
MessageSujet du message: [L'Insoumise de Gaza | Asmaa Alghoul]
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Le traitement médiatique des conflits internationaux ou des révoltes armées internes entraîne inévitablement, à l'étranger, à droite comme à gauche de l'échiquier politique, un inacceptable manichéisme imbécile. Même dans les cas plutôt rares où les belligérants sont considérés sur un plan d'égalité entre eux, sans que n'intervienne dans les pays tiers la disqualification de la partie adverse par les épithètes infamants de « terroriste » (terme dont on a oublié le sens premier qui n'est que tactique et non moral !) ou de « tyrannie » (souvent « gouvernée par un fou »...), on se sent obligé de choisir son camp non pas en fonction de la réalité diplomatique de ses propres alliances et intérêts nationaux, mais en diabolisant le ou les adversaires et abusant d'indulgence à l'égard du ou des alliés du moment... Dans les démocraties, souvent un tel manichéisme sert d'abord la dialectique électoraliste à l'intérieur du pays en question. Cette caricature, outre qu'elle empêche toute compréhension contextualisée des événements, paraît vile, odieuse, hypocrite à quiconque accepte de se faire une opinion éclairée autrement qu'en suivant l'actualité médiatique, et en particulier à ceux qui possèdent déjà quelques connaissances historiques et politiques des origines des conflits.
Un moyen relativement fiable et assez efficace de surmonter le manichéisme consiste à prendre en main des témoignages et autres récits venant d'auteurs issus des théâtres de guerre, pourvu qu'ils soient impartiaux ou leur posture honnêtement affichée. C'est le cas de ce récit autobiographique qui, tout en ayant été rédigé en 2015 et publié en 2016, nous éclaire sur le conflit en cours à Gaza, car il est l’œuvre d'une journaliste gazaouie, progressiste et humaniste, ayant exercé de nombreuses activités à l'étranger et reçu plusieurs récompenses internationales. Née à Rafah, dans le camp de réfugiés palestiniens que l'actualité tragique de ces derniers mois a rendu mondialement connu, relatant sa vie ponctuée par des attaques périodiques d'Israël ainsi que par les vexations quotidiennes perpétrées par son armée, Asmaa Alghoul dénonce avec une égale véhémence les abus du Hamas, dont elle a vu croître l'influence pernicieuse depuis 2007 – sa famille comptant certains adhérents haut placés ainsi que certains opposants de ce parti – notamment en termes d'islamisation et d'extrême-droitisation du territoire de Gaza.
Depuis son enfance, son caractère de fille « trop forte » ainsi que le soutien d'un père ouvert et bienveillant lui ont permis d'exercer son esprit critique vis-à-vis de la religion, de la condition féminine et des traditions patriarcales de son environnement. Un goût précoce pour la lecture et l'écriture, et des expériences de vie hors la Palestine, d'abord dans d'autres pays arabes (Émirats, Égypte, etc.), puis dans des destinations plus lointaines (Corée du Sud, États-Unis, France, etc.), deux mariages et deux maternités (avec chacun des conjoints), lui ont également permis d'élargir ses horizons, même si sa carrière journalistique l'a conduite à séjourner principalement dans son pays d'origine, justement pour couvrir les guerres et autres événements politiques majeurs.
Le récit, qui semble avoir été rédigé dans l'urgence et probablement sous la forme d'une mise à l'écrit d'un entretien oral avec le préfacier et traducteur Sélim Nassim – qui apparaît en couverture comme co-auteur – se caractérise par un style très « peu écrit », spontané, refusant la plainte et la compassion en dépit de la gravité des événements relatés, mêlant les anecdotes à la réflexion et notamment aux considérations de nature politique et sociologique. La société dans laquelle elle évolue est décrite sans complaisance ni victimisation, dans l'enfermement extérieur et intérieur qui la caractérise, dans la corruption qui la ronge, dans le sexisme qui l’asphyxie. Pourtant, l'autrice revendique entièrement son appartenance à cette société, dont elle relève aussi la vitalité et la résilience (cf. l'excipit du livre), et à chaque page l'on éprouve toute l'ambivalence de ses sentiments à l'égard de sa famille – son père mais aussi ses oncles islamistes – et de son pays natal.



Cit. :


1. [Sélim Nassib ex Préface:] « Nous sommes en mars 2015, le manuscrit de _L'Insoumise de Gaza_ est enfin prêt. Il faut simplement qu'elle revienne en France pour le lancement du livre.
[…]
Elle décroche une bourse anglaise pour la défense des droits humains mais les autorités britanniques lui refusent son visa d'entrée. L'ambassade américaine obtient des autorités israéliennes de lui permettre l'accès à la Cisjordanie pour participer à un colloque. Elle y va, visite avec émotion Jérusalem et croit qu'elle peut désormais passer en Jordanie et prendre l'avion à Amman. Mais les autorités jordaniennes l'avertissent par SMS qu'un tel transit lui est interdit, allez savoir pourquoi ! Elle apprend qu'un groupe d'artistes et d'écrivains de Gaza est invité à participer à un événement culturel à Paris et Marseille, elle essaye de se joindre à eux, trop tard […] Entre-temps, son visa d'entrée dans l'espace Schengen expire, il lui faut rassembler les papiers pour en renouveler la demande. La frontière avec l’Égypte s'ouvre pour trois jours seulement, le numéro qui lui est assigné lui aurait permis de la franchir... au quatrième. Cela sans parler des multiples tensions qu'un perpétuel enfermement provoque inévitablement dans la sphère privée. Au même titre que les 1,8 million d'habitants de Gaza, Asmaa se retrouve prisonnière du territoire pendant... quatorze mois ! L’Égypte du président Sissi tout comme Israël du Premier ministre Netanyahou prétendent étouffer le Hamas, alors que le blocus implacable est justement ce qui le renforce et lui permet de poursuivre en vase clos l'islamisation forcée de la société gazaouie. » (pp. 13-14)

2. « On m'a dit que juifs et musulmans exigeaient de leurs femmes qu'elles se couvrent la tête à cause de la crainte qu'elles inspirent, parce que montrer ses cheveux est assimilé à une provocation sexuelle. On m'a aussi dit que dans l'histoire de l'humanité, la femme est à la base de la vie, la mère de l'univers. L'homme a toujours redouté sa puissance et son pouvoir, et il a camouflé sa "peur d'elle" en "peur pour elle". Pour se protéger, il l'a confinée à la maison et a réduit son rôle social au strict minimum, laissant les religions pérenniser cette structure de domination qu'elles n'avaient pas inventée. C'est pourquoi la place de la femme est inférieure et ses enfants prennent le nom de leur père plutôt que le sien. […] Mon amoureux a-t-il obéi à sa mère parce qu'il avait peur d'elle ? Et moi, est-ce que je fais peur aux hommes ? » (pp. 27-28)

3. « Très vite, le Hamas a claironné : "Nous avons libéré Gaza !", sans se soucier du fait que suivant le droit international, Gaza avait toujours le statut de territoire occupé. De surcroît, c'était le Fatah de Yasser Arafat qui était au pouvoir à l'époque. Je me suis dit : "Le Fatah et le Hamas se sont moqués de nous, ni l'un ni l'autre n'ont libéré quoi que ce soit." Nous avions cru qu'Arafat avait remporté une victoire, mais Jérusalem n'était pas libérée, et le fameux "passage protégé" prévu par les accords d'Oslo ne s'était pas ouvert avec la Cisjordanie. À Gaza, les paysans qui avaient pu produire des titres de propriété avaient récupéré leurs parcelles, redevenues terres agricoles depuis. En revanche, sur beaucoup d'autres, en particulier les terres domaniales estampillées "territoires libérés", le Hamas installera des camps d'entraînement militaire une fois qu'il aura pris le pouvoir à Gaza, en 2007. Le Jihad islamique et d'autres feront de même. De véritables villes nouvelles verront alors le jour : Asda' el-I'lamiyyé, Nour el-Tarfihiyyé, villes très belles, entourées de verdure, mais vides. On y construira une branche de l'université d'Al-Aqsa où les étudiants passeront leurs journées avant de rentrer le soir dormir chez leurs parents. Les femmes non voilées seront implicitement interdites d'entrée dans ces villes alors qu'aucune loi palestinienne n'oblige formellement quiconque à se couvrir les cheveux. » (p. 96)

4. « Je connaissais le Hamas pour avoir grandi avec lui, pour avoir vécu dans l'intimité de cette "morale" faite de conservatisme et de règles de conduite soi-disant islamiques – mais en réalité étrangères à la religion comme à toute véritable spiritualité. Si la corruption du Fatah avait joué comme un repoussoir, la rigidité du Hamas ne valait pas beaucoup mieux. Les gens le sentaient confusément : ils n'ont pas pavoisé en apprenant la victoire du mouvement islamiste, loin de là, ils étaient simplement contents que le Fatah ait perdu – mais une forte domination du Hamas les inquiétait tout autant ou presque. Une revendication quasi unanime a vite émergé : "Nous voulons un gouvernement d'unité nationale Fatah-Hamas." » (p. 101)

5. « Le coup d'envoi du printemps palestinien sera donné par une grande manifestation le 15 mars 2011 en Cisjordanie comme à Gaza. C'est ce que nous avons décidé. Nous ne pouvons crier avec les autres peuples arabes que nous exigeons "la chute du régime", parce que nous avons deux "régimes" – et nous n'arriverons à rien tant que la division entre le Fatah et le Hamas persistera. […] Un mouvement, qui a pris pour nom Les Jeunes du 15 mars, a lui aussi appelé à la manifestation. Le plus audacieux est GYBO (Gaza Youth Breaks Out), un collectif de jeunes militants qui s'est lancé à son tour en se faisant connaître par un manifeste incendiaire : "Merde au Hamas. Merde à Israël. Merde au Fatah... Nous, jeunes de Gaza, en avons marre. Nous sommes comme des poux coincés entre deux ongles, nous vivons un cauchemar au sein d'un autre cauchemar." Ils n'étaient que trois jeunes gens au départ, mais ils ont vite trouvé un soutien incroyable. Le Rassemblement des jeunes laïcs et "Isha !" ont eux aussi fait partie du collectif appelant à la manifestation. » (p. 174)

6. « J'ai réalisé à quel point les livres, le cinéma, la musique, toutes ces choses si importantes sont étrangères aux enfants de Gaza. Or ce sont elles qui transforment les gens, elles qui m'ont transformée, moi ! Comment juger ceux qui n'y ont jamais eu accès ? Il n'y a pas une seule salle de cinéma publique sur le territoire. Les jeunes n'ont en général qu'un seul choix : se droguer au Tramadol ou appartenir aux brigades el-Qassam, devenir soldats. Un autre choix ne peut leur être offert que par accident – parce que leur voix est belle, qu'une étrangère les engueule, qu'un cousin leur parle, ou alors parce que leur père est différent. Ce choix, Dieu ne le fait malheureusement pas descendre du ciel. J'ai alors compris que le destin d'être professeur/écrivain/poète ou d'être guerrier et d'assassiner sa sœur en croyant défendre l'honneur de la famille ne tenait qu'à un cheveu. Le conservatisme criminel est entièrement bâti sur des illusions, des fantasmes, des paroles de parti, de mosquée, de gouvernement... Mais si l'on regarde à l'intérieur d'une personne, qu'y voit-on ? Tout ce qui lui manque est un bon livre. Voilà ce qu'il faut à Gaza, rien d'autre ! Ni gouvernement d'union nationale, ni réconciliation, ni merde, ni Hamas, ni guerre. Ce territoire a seulement besoin de s'ouvrir au monde, et c'est le siège imposé par Israël, le Hamas, le Fatah et l’Égypte qui l'interdit – pendant que les États-Unis et l'Europe regardent ailleurs. » (pp. 213-214)

7. [Excipit :] « Alors, tout le monde a perdu ? Pas tout à fait. Depuis que les canons se sont tus [en 2014], je vois de nouveau les gens sortir de chez eux, marcher en couple dans les rues et rire – même quand ils n'ont plus de maison. Ils regardent à la télé la nouvelle saison d''Arab Idol' et essayent d'oublier. Ils sont bien ! C'était une guerre et elle est finie – et c'est comme si chaque nouvelle guerre leur offrait une nouvelle vie. L'orage de feu leur a appris ce que survivre veut dire, et comment coexister avec la douleur et la mort jusqu'à la dernière limite. À les voir comme ça, ils ont l'air calme et tranquille, mais c'est leur façon de résister. Israël, pas plus que le Hamas, n'a été capable de leur voler leur vie. Nous sommes le peuple qui subit les coups les plus durs et qui cicatrise le plus rapidement. Nous sommes parfois blessés jusqu'à l'os – mais nous nous retrouvons debout le lendemain à penser aux sorties, au maquillage, à l'amour... Les conservateurs nous critiquent sévèrement pour cela. Ils ne comprennent pas que c'est la réaction vitale de ceux qui ont regardé la mort dans les yeux. […]
Gaza a toujours été rebelle. Depuis Samson. Personne n'a pu la gouverner plus de vingt ans. C'est une ville folle, têtue, addictive, je suis sa fille et je lui ressemble. C'est moi qui l'ai gagnée, cette guerre, ce sont mes enfants, les enfants de Gaza, parce que nous sommes encore en vie, et je porte une robe rouge ! »

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