La dépression est on objet philosophique rarement exploré, assure l'auteur, contrairement à l'angoisse, peur sans objet étudiée par Heidegger. C'est donc par ce même prisme phénoménologique qu'il s'attelle ici à combler la lacune, tout en sa valant de sa propre expérience intime de la maladie, qui lui a échu au retour d'un voyage au Japon, et qu'il considère comme le résultat d'une sorte de syndrome de l'imposteur vis-à-vis de son « entrée en philosophie » postérieure à un début de carrière dans le management. Sa phénoménologie de la dépression, après avoir liquidé la symptomatologie médicale (critères du diagnostic DSM-5 etc.) et les idées reçues et autres fausses croyances répandues, est la description d'une expérience, la sienne propre, mais aussi la mise en généralité de la manière dont celle-ci peut être construite socialement. À cet effet, sont opportunément convoqués le célèbre essai du sociologue Alain Ehrenberg, _La Fatigue d'être soi_, ainsi qu'une importante littérature sociologique et psychologique sur les notions de performance et d'efficacité personnelle.
Voici comment l'auteur énonce lui-même l'architecture de son ouvrage :
« […] Robert Redeker [dans _Dépression et philosophie_ (2007)] soutient que "la dépression est une maladie du 'lien', […] une déréliction". En tant que telle, elle affecte "les deux types de liens qui tiennent un homme debout […] : le lien aux autres, le lien à soi". […] Dès lors, en quoi consiste, pour celui ou celle qui l'expérimente, la déréliction dépressive ?
C'est cette consistance que l'analyse phénoménologique que je propose ici [et] tente d'expliciter. La première partie de ma réflexion porte sur le sentiment d'insuffisance qui mène, comme l'a magistralement formulé et étudié le sociologue Alain Ehrenberg, à une "fatigue d'être soi". J'y examine mon rapport à la performance et montre comment, même sans la rechercher intentionnellement, son emprise culturelle peut nous façonner comme des êtres déficients et engendrer un tourment dépressogène dans lequel l'insuffisance se mue en sentiment d'insignifiance.
Si l'insuffisance représente en quelque sorte l'antichambre de la dépression, la subsistance, elle, en est l'expérience pleine et entière. Dans la deuxième partie, je m'attelle à la description de cette épreuve en décomposant, pour les besoins de l'analyse, les différentes formes de déréliction qui la constituent. Cela me conduit à décrire, tels que je les ai vécus, les différents ressorts de la souffrance dépressive et ceux de la violence que la maladie nous pousse à exercer sur nous-mêmes. Je conclus ensuite l'analyse par l'identification du grand principe phénoménologique de la subsistance, celui qui corrompt structurellement l'expérientialité et auquel je donne le nom d' "intransitivité du vivre". » (pp. 61-62)
On notera la centralité des notions d' « Insuffisance » (qui se mue en « sentiment d'insignifiance »), qui pourrait représenter l'apport exogène au surgissement du syndrome dépressif, et celle de « Subsistance », qui décortique, dans un plus grand détail, le côté endogène des symptômes ressentis par l'individu dépressif. Elles intitulent les deux parties du livre. Dans l'une comme dans l'autre, s'alternent toujours le récit personnel de ce « totalitarisme intérieur » qui est le mode d'existence (de « sous-vie ») du malade atteint de « déréliction », à une théorisation comportant l'introduction de notions adaptées et l'exploration détaillée des champs sémantiques afférents (comme celui de la souffrance, du manque de désir, de l'atteinte à la volonté et à la conscience, de la violence du trouble) ; la seconde partie, néanmoins, s'appuie plus spécifiquement sur des références philosophiques, notamment à Emmanuel Levinas et partiellement à Paul Ricœur.
Les descriptions du « phénomène » de la dépression sont absolument saisissantes, d'une grande puissance évocatrice. Personnellement, j'ai été tout aussi sensible à la convocation de la réflexion des sciences sociales (sociologie du travail, psychologie, etc.), qui fait écho chez moi à des auteurs et des ouvrages connus et surtout qui ouvre un espace de critique politique auquel le parcours de l'auteur ne me laissait pas du tout présager... L'on comprend bien les motivations biographiques profondes de la reconversion professionnelle de l'auteur, et l'on ne peux qu'applaudir comme toujours les vertus de l'interdisciplinarité ! Par conséquent, l'absence presque totale de références littéraires concernant la dépression, à la notable exception de l'ouvrage d'Emmanuel Carrère, _Yoga_ (2020) que je me suis empressé de me procurer, ne m'a pour ma part absolument pas semblé préjudiciable à une vision contemporaine, exhaustive et pertinente de cet horrible fléau de nos sociétés néolibérales, lequel frappe désormais majoritairement la jeunesse.
Table [avec appel des cit.]
Avertissement
Prologue – Tokyo [cit. 1]
Introduction :
Entre honte et indicibilité : une maladie dont on parle difficilement
« Tu sais, ça dépend énormément de toi ! »
La maladie et ses symptômes
Penser la dépression pour elle-même
Au-delà des symptômes : une phénoménologie de la dépression
Un phénomène anthropologique et politique
Une phénoménologie de la déréliction [cit. introductive]
Ière partie : Insuffisance
I. C'en est trop
II. Un idéal de soi fondé sur la performance
III. La « fatigue d'être soi » [cit. 2, 3]
IV. De l'insuffisance à l'insignifiance : peur, tourment ou angoisse ? [cit. 4]
IIe partie : Subsistance [cit. 5]
I. Souffrance :
a. Être-mal, se sentir « exister à vif »
b. Malheur désespéré et instantanéité dépressive
c. La conscience malheureuse ou l'expérience écorchée [cit. 6]
d. L'épreuve d'autrui
e. L'épreuve de soi – Anépithumie [cit. 7] ; Aboulie ; L'« attention aliénée » ; Incommunicabilité ;
II. Violence :
a. La malédiction de la dévalorisation de soi
b. Réification de soi par soi et immunodéficience morale [cit. 8]
III. La vie intransitive
Épilogue – Se souvenir [cit. 9]
Cit. :
1. « Au-delà de ces considérations biographiques, le couple conceptuel hospitalité/inhospitalité me semble particulièrement adéquat pour décrire l'expérience de la dépression car la maladie transforme la relation de soi à soi et celle qui nous lie au monde en une relation de pure hostilité. À l'instar d'une maladie auto-immune, la subjectivité se retourne contre elle-même et envisage, dans le pire des cas, de se supprimer. C'est la logique d'une telle inhospitalité que j'analyserai tout au long de ce livre. » (p. 26)
2. « […] Rien de ce que j'entreprends ne se présente à moi sur le mode du 'challenge' comme on l'entend absolument partout aujourd'hui. Par exemple, je ne vois pas l'écriture d'une thèse ou d'un livre comme une occasion de me mettre au défi, d'entrer en compétition avec moi-même, mais plutôt de réaliser des choses que je valorise et qui m'apporteront aussi bien du plaisir que du sens. À cet égard, mes motivations s'inscrivent parfaitement dans l'air du temps : sens, plaisir, expression de soi, mais jamais performance.
Pourtant, lorsque vient le moment de juger ce que j'accomplis, c'est souvent à l'aune d'une performance accablante que je m'évalue, comme si elle devenait a posteriori l'horizon de mes actions. Je ne cherche pas, elle me trouve. Cette emprise se manifeste par la sensation que ce que je fais n'est jamais assez bien, mais aussi par un sentiment de culpabilité de ne pas être performant et de ne pas chercher à l'être. C'est là qu'intervient la fameuse et délétère comparaison avec autrui. Bien sûr, cet autrui n'est pas n'importe qui : c'est une sorte d'agrégat de toutes les personnes auxquelles je voue une certaine admiration et qui, de ce fait, génère un niveau d'exigence délirant. J'ai beau connaître les tours de passe-passe du cerveau en détresse, ceux qu'on appelle les "distorsions cognitives", je continue d'en être victime. » (pp. 88-89)
3. « Au moment où j'écris ces lignes, je ne pense pas à mon ordinateur car je suis concentré sur la tâche qu'il me permet d'effectuer ; mais s'il tombe en panne et que je ne peux plus l'utiliser, son instrumentalité s'évanouit dans le retour en force de sa condition d'objet au sens de ce qui est là, concrètement devant moi. L'ordinateur en panne m'embarrasse car, outre qu'il m'empêche de poursuivre mon activité, je ne sais pas quoi faire de lui. La dépression produit un effet analogue : à l'image de l'outil qui ne marche plus, notre être y devient un poids mort. Comme je l'expliquerai tout au long de la deuxième partie, la souffrance affolante qu'elle inflige provoque un encombrement de soi par soi tel qu'il peut pousser au suicide. La mort devient presque enviable, tel un ultime délestage. En dépression, on ne sait plus quoi faire de soi-même et de la souffrance qui nous accable. On ne pense à rien d'autre. Notre monde s'y réduit drastiquement. La conscience est obstruée, saturée de douleur. On ne sait pas quoi faire et, de toute façon, il n'y a rien ou si peu que l'on parvienne à faire. L'insuffisance se mue alors en une détestation de soi et un malheur aux proportions démentielles. » (p. 94)
4. « Il faut prendre la notion au mot : le tourment brouille peu à peu les frontières entre le mal et l'être. Et puis un jour, c'est la dépression. Le mal a colonisé l'être, il se l'est assimilé, on 'est' mal. Le tiret peut donc chuter : être devient malêtre. La dépression telle que je l'ai vécue n'était pas une expression de cet affect métaphysique qu'est l'angoisse, mais un tourment devenu hégémonique. La dimension potentiellement transformatrice de la maladie n'apparaît qu'après coup. En elle-même, lorsque nous 'sommes' dépressifs, elle n'est que dévastation, impossibilité d'être et de devenir.
C'est l'enfer intimisé : on est à soi-même sa propre géhenne. Combustion sans consomptions. On tourne en rond dans les flammes. Contrairement à l'angoisse heideggérienne, la dépression nous confronte à la négation de nos possibilités : on ne s'y expérimente pas comme possibles, mais comme impossibles. Elle est une privation d'être, un trou noir d'une densité accablante qui dévore tout, à commencer par cette lumière vitale qu'est le désir. Le monde n'offre plus aucun refuge, la souffrance est partout et nulle part en même temps : nous sommes la souffrance. » (p. 104)
5. « Cet autre plan d'existence, je le nomme "subsistance". Le subsistant n'existe que comme conatus anémié : il "continue à ne pas mourir" [Emmanuel Carrère]. C'est ce qui le distingue du survivant qui, lui, continue à essayer de vivre. Le subsistant ne survit pas, il sous-vit. Plongée dans la subsistance, l'existence est sans vie, elle est non-mort. Tout y est inhospitalier. Peut-on, d'ailleurs, toujours parler d'existence, de "tenue hors de soi", tant cette modalité d'être nous enchaîne à l'incessante agonie de nous-mêmes ? La subsistance est le régime existentiel de la déréliction dont parle Robert Redeker pour définir la dépression. Elle est un ostracisme dans l'agonie, une agonie devenue milieu. La déréliction dépressive est une assignation à subsistance. Dès lors, pourquoi s'acharner ? Pourquoi ne pas en finir ? En proie aux vertiges d'une tentation mortifère, je subsistais en funambule, cherchant l'équilibre sans autre balancier que le souvenir du temps où ça allait mieux. » (pp. 110-111)
6. « Si toute conscience est conscience 'de quelque chose' comme le stipule l'un des principes fondateurs de la phénoménologie, alors la dépression se laisse assez bien définir comme "conscience, 'toujours déjà malheureuse', de quelque chose". Le malheur corrompt la conscience en devenant constitutif de l'intentionnalité elle-même. Voilà pourquoi on ne peut y échapper. Certaines tristesses autorisent leur propre retrait à l'arrière-plan de la conscience. Celle-ci parvient alors à se distraire elle-même, à faire abstraction, comme on dit, en s'orientant volontairement vers autre chose. Or, cette distraction est précisément ce que la dépression rend impossible. On expérimente alors l'impuissance dans ce qu'elle a de plus aliénant. L'expérience elle-même devient impuissante face au malheur, impuissance 'et' malheur. » (pp. 119-120)
7. « La dépression ne se contente pas d'abolir la capacité à ressentir du plaisir, elle terrasse également notre aptitude au désir. L'anhédonie est, plus fondamentalement, une 'anépithumie'. Ce que celle-ci fait disparaître, ce n'est pas seulement la jouissance liée à la satisfaction du désir, mais aussi et surtout notre disposition essentielle à 'persévérer dans l'être'. Je me range ici explicitement du côté de Spinoza pour qui le désir, bien loin de renvoyer à un manque comme chez Platon, constitue la puissance vitale qui alimente notre capacité d'agir, de penser, de ressentir, de tisser des liens, bref, d'exister. Désirer, c'est tendre vers la joie qui, dans les termes du philosophe, constitue "le passage d'une moindre à une plus grande perfection". […] le désir est 'motivation' au sens étymologique du terme : il met en mouvement, il active, il est le moteur de notre devenir et de ce qu'on appelle aujourd'hui communément la "réalisation de soi". Dès lors, l'anépithumie constitue une forme d'aliénation des plus aiguës, car perdre le désir, c'est perdre la possibilité de s'individuer. » (pp. 128-129)
8. « Parce qu'elle est la traduction brutale d'une incapacité à s'estimer soi-même, l'auto-réification accentue démesurément notre exposition à autrui. Puisqu'on ne tient plus à soi ni par soi, l'autre est comme investi du pouvoir absolu d'entretenir ou de briser nos croyances négatives et, avec elles, le processus d'auto-réification. Hélas, les règles de la maladie font qu'il est bien plus simple d'adhérer à la confirmation du négatif qu'à son infirmation. En ce sens, la dépression est une 'immunodéficience morale' : privée des remparts que sont l'estime de soi et l'autoreconnaissance, la personne dépressive est outrancièrement vulnérable et se vit comme une plaie béante qui ne cicatrise pas. » (pp. 177-178)
9. Excipit : « On s'abandonne à l'idée que c'est possible, parce que quelqu'un qu'on connaît et/ou qui s'y connaît nous dit, aussi incroyable que cela puisse paraître, qu'on s'en sort toujours, que tout ne sera pas toujours comme "ça". Encore faut-il que ce quelqu'un soit là pour vous le rappeler et vous aider à y croire. On est sauvé de la subsistance autant qu'on s'en sauve. C'est l'ami, la sœur, le psychologue, c'est la mère qui, au procès accablant dont vous faites l'objet, témoignent de votre innocence et, mieux encore, de votre signifiance. C'est leur présence absolument démunie et pourtant surpuissante qui vous sauve. Sans y croire, on perçoit dans leurs yeux la sincérité du plaidoyer qu'ils nous dédient et qui, à chaque instant, anime la mémoire de notre valeur. Et pourtant, il faut y croire en se le rappelant. On y a sûrement déjà cru, ne serait-ce qu'un tout petit peu. Puisqu'on ne peut pas mourir le temps que ça aille mieux, il faut se souvenir. »
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