Au fur et à mesure que le pouvoir politique tend vers le néofascisme dans de nombreux pays du monde, il ourdit une offensive contre le monde intellectuel, et tout particulièrement universitaire, offensive que l'on peut s'accorder avec l'auteur à définir un « anti-intellectualisme d’État ». Transplantées des États-Unis vers la France et ailleurs, les campagnes d'intimidation dont elle se compose contre les présidents des universités, les professeur.es et autres intellectuels influents, jusqu'aux étudiant.es étaient entreprises dans les années passées au nom de la lutte idéologique contre le « wokisme » et la « cancel culture » outre-Atlantique, et notamment au nom de l'opposition à « l'islamo-gauchisme » en France ; elles s'attaquaient également aux études de genre, antiracistes et postcoloniales, tout en visant en réalité la production de tous les savoirs critiques questionnant l'ordre de domination en vigueur. Or, depuis le 7 octobre 2023, une telle campagne politique contre les recherches « de gauche » a redéfini sa cible en termes d'antisémitisme confondu avec l'antisionisme, présenté comme l'apanage de la gauche pro-palestinienne dont la droite et l'extrême-droite philo-israéliennes s'absolvent. Un tel glissement sémantique provoque des paradoxes, notamment vis-à-vis de la posture des juifs critiques à l'égard d'Israël et de la problématique des libertés académiques et plus généralement de la liberté d'expression qui doit être considérée désormais à l'aune d'un climat politique caractérisé par – ou au moins ne reculant pas devant – l'usage électoraliste des « faits alternatifs » et autres narrations fondées sur le « bullshit » dans le discours politique. Ces paradoxes donnent lieu à des situations discursives orwelliennes...
Une analyse historique pointilleuse de cette métamorphose de l'anti-intellectualisme d’État est menée sur trois terrains : les États-Unis, la France et l'Allemagne (avec un petit détour par Israël). Contrairement à une idée reçue qui serait rassurante de ce côté-ci de l'Atlantique, les analogies sont profondes et déjà enracinées dans une histoire récente (datant de trois décennies environ) entre ces trois terrains, et surtout il se dégage une accélération inquiétante du phénomène depuis la guerre de Gaza. Si de prime abord l'on pourrait en concevoir la raison dans le soutien unanime d'Israël de la part des trois pays considérés, la thèse de l'essai est beaucoup plus générale (et effrayante), car il est démontré que le conflit moyen-oriental n'est qu'un prétexte pour réaliser une opération de diabolisation de la pensée critique, dans le dernier bastion intellectuel où elle peut encore se développer, l'université, l'industrie culturelle (édition, médias, cinéma, etc.) étant pour sa part déjà vastement inféodée au pouvoir politique en place. Dans la vaste bataille entre démocratie et populisme, il apparaît donc que le camp de ce dernier est beaucoup plus étendu qu'on n'a l'habitude de le penser, et que l'Europe, au-delà des contingences électorales est aussi gravement atteinte que les États-Unis, et cela depuis bien avant Trump.
Table [avec appel des cit.]
Introduction : Penser l'actualité
Chap. 1 : Un anti-intellectualisme d’État :
Une erreur sociologique [cit. 1]
Le moment néofasciste du néolibéralisme
Contre la « théorie du genre »
Contre la « théorie critique de la race » [cit. 2]
La culture de l'annulation [cit. 3]
La politique du « n'importe quoi » [cit. 4]
Chap. 2 : De Harvard à Columbia : les campagnes contre les campus :
De l'antisémitisme...
… à l'antisionisme [cit. 5]
Deux camps dans l'extrême droite
Le racisme escamoté
La campagne contre l'Ivy League
Le retour de la race [cit. 6]
Les libertés académiques en procès
La question de l'antisémitisme chez les étudiant.es
Chap. 3 : Haro sur Sciences Po :
La folle journée : une affaire d’État
De Sciences Po aux universités [cit. 7]
La fabrique de l'opinion
Du front républicain à l'arc républicain
Les libertés académiques en procès
Retour aux étudiant.es
Les chiffres du racisme et de l'antisémitisme
L'anti-intellectualisme et les intellectuels
Chap. 4 : Israël, l'Allemagne et l'antisionisme :
L'illibéralisme israélien
En Allemagne, l'antisémite, c'est l'autre
Les juifs de gauche, antisémites ? [cit. 8]
Antisémitisme : les enjeux d'une définition
Antisémitisme et identité nationale
Antisémitisme et racisme [cit. 9]
Conclusion : Un intellectualisme démocratique :
Diabolisation et dédiabolisation
L'intellectualisme contre l'anti-intellectualisme [cit. 10]
Cit. :
1. « La rhétorique qui s'est installée des deux côtés de l'Atlantique avait déjà trouvé une première formulation trente ans plus tôt. C'était au début des années 1990 que la politique contre le "politiquement correct" sur les campus était lancée aux États-Unis, avant de se répandre comme une traînée de poudre à travers le monde. En France, où l'antiaméricanisme favorisait paradoxalement l'importation de ce produit médiatique états-unien, des figures intellectuelles s'inquiétaient de la "tyrannie des minorités". La guerre froide venait tout juste de prendre fin. […] À l'époque, on parlait déjà d'un "nouveau maccarthysme". Rétrospectivement, ce moment nous apparaît comme la répétition générale d'une pièce qui se joue actuellement devant nos yeux. Maintenant que la droite radicale semble prête à l'emporter un peu partout, sa stratégie gramscienne se fait orwellienne : c'est la négation des rapports de pouvoir. La perversion du langage nie en effet, voire inverse la hiérarchie sociale entre les dominés et les dominants, les minorités et la majorité. L'anti-intellectualisme met la politique sens dessus dessous : c'est le monde à l'envers. » (pp. 21-22)
2. « Le 1er juillet 2021, Emmanuel Macron explique ainsi dans le magazine _Elle_ : "La logique intersectionnelle fracture tout". Son ministre de l’Éducation en fournit le lendemain l'exégèse sur France Info : ce "combat pour l'égalité", selon Jean-Michel Blanquer, "crée de la fragmentation : c'est ce qu'on appelle la fameuse 'cancel culture', les 'wokes', les intersectionnels." Depuis les attaques contre l'islamo-gauchisme lancées l'année précédente, le lexique ne cesse de se renouveler ; mais l'anti-intellectualisme en reste la clé de voûte : "On voit venir ça de la part des universités américaines, qui sont un peu la matrice de ce mouvement, et en France il y a aussi des intellectuels, des politiques qui sont dans cette logique de ce qu'on appelle l'intersectionnalité."
[…]
Faut-il le préciser ? Dans ces rhétoriques, il s’agit, non seulement des mots, mais aussi des choses. C'est ainsi qu'il faut comprendre l'engagement d'Emmanuel Macron, le 10 juin 2020, dans un discours politique d'anti-intellectualisme : "Le monde universitaire a été coupable. Il a encouragé l'ethnicisation de la question sociale en pensant que c'était un bon filon. Or, le débouché ne peut être que sécessionniste." C'était alors la sortie du premier confinement, entre deux manifestations antiracistes d'importance contre les violences policières, à l'initiative du comité La Vérité pour Adama, qui marquaient le retour de la politique dans la rue […] Autrement dit, quand le président de la République s'en prenait aux universitaires, il s'inquiétait en même temps d'un mouvement social qui montait. L'anti-intellectualisme d’État est donc une réponse à l'influence sur l'antiracisme militant que les gouvernements prêtent aux travaux universitaires, même si l'inverse est également vrai. » (pp. 44-46)
3. « C'est tout l'enjeu de l'anti-intellectualisme d’État : il s'agit de contenir l'influence des savoirs critiques sur la société, c'est-à-dire des travaux qui interrogent l'ordre du monde au lieu de s'y conformer. Et si le monde universitaire est particulièrement visé, c'est sans doute que la reprise en main d'autres champs culturels, comme les médias ou l'édition, est déjà bien avancée. Vilipender les discours critiques comme une forme de 'cancel culture', c'est faire comme si la censure n'était pas, par définition, du côté des institutions, économiques et politiques, qui détiennent le pouvoir de censurer. C'est donc une manière, en s'en prenant à la gauche, de faire oublier la culture de l'annulation de droite. Mais c'est aussi une manière de saper, non pas le pouvoir que n'ont pas les savoirs critiques, mais leur influence, fondée sur leur légitimité intellectuelle, et non sur une quelque domination. Tel est le double sens de l'anti-intellectualisme politique. » (pp. 56-57)
4. « […] Les "faits alternatifs" ne sont pas seulement une insulte à la vérité ; ils sont aussi une injure pour ceux qui continuent de croire à l'importance de la vérité. Ce n'importe quoi est donc proféré à l'intention non seulement d'un auditoire complice, qui jouit d'écouter ce qu'il désire, mais aussi des élites culturelles, accusées de mépriser ces discours, que les néofascistes haïssent en retour. Il s'agit bien, une fois encore, du capital culturel, comme si l'élitisme n'avait rien à voir avec le capital économique. […] Bien sûr, c'est une tradition aux États-Unis. En France, en effet, les présidents de la République ont longtemps dû faire montre d'une culture, réelle ou supposée. C'est seulement avec Nicolas Sarkozy que les choses ont basculé. Sans doute son inculture faisait-elle ricaner le public cultivé ; mais pour de nombreux électeurs, son ignorance était moins embarrassante qu'attachante. Ses bourdes permettaient d'autant plus de s'identifier à lui qu'il était l'objet de moqueries : la condescendance cultivée nourrissait dès lors l'adhésion politique. Telle est bien souvent la source du ressentiment contre le capital culturel, sur lequel joue l'anti-intellectualisme pour discréditer la vérité. » (p. 62)
5. « Dès 1974, dans un livre d'Arnold Forster et Benjamin Epstein, l'ADL [Anti-Defamation League, fondée aux États-Unis en 1913 pour combattre l'antisémitisme] dénonçait un "nouvel antisémitisme" (une notion qui connaîtra une importante postérité, y compris en France) : à côté des traditionnels discours de haine de la droite, la guerre du Kippour était selon eux le révélateur d'une indulgence condamnable, dans la gauche pro-arabe (y compris chez les juifs), pour les discours hostiles à l’État d'Israël.
Mais il y a plus. L'équivalence posée entre l'antisionisme et l'antisémitisme finit par réduire l'antisémitisme au seul antisionisme. Effet pervers de l'attaque du Hamas : à Elon Musk, l'ADL peut ainsi pardonner son complotisme [selon ce personnage, dans le "grand remplacement", il y aurait les "remplacés" (blancs), les "remplaçants" (de couleur), mais aussi les "remplaceurs" (juifs)...], alors même qu'il vise les juifs, dès lors qu'il revendique son soutien à Israël. C'est précisément ce que dénonce la journaliste Michelle Goldberg, le 20 novembre 2023, dans le _New York Times_ : "Musk semble avoir appris sa leçon : un sionisme ardent peut servir d'alibi pour l'antisémitisme", car il est des dirigeants de la communauté juive pour "le rendre kasher". Dans _The Guardian_, le chroniqueur Sam Wolfson s'inquiète une semaine plus tard de la même aberration : "Des associations censées protéger les droits des juifs détournent le regard de l'hostilité aux juifs tant qu'elle est portée par des soutiens d'Israël." Non seulement l'antisionisme serait forcément antisémite, mais en retour, il n'y aurait d'antisémitisme qu'antisioniste. » (p. 74)
6. « C'est le moment de revenir sur ce que l'offensive lancée depuis 2020 contre la gauche universitaire qualifiait de 'cancel culture'. Cette même droite qui dénonçait alors les entraves à la liberté d'expression, en particulier sur les campus, s'engage désormais contre la liberté d'expression. Le résultat ne se fait pas attendre : sur de nombreux campus, des associations propalestiniennes sont bannies au motif qu'elles soutiendraient le Hamas, d'autres réduites au silence ; des manifestations sont interdites, et des conférences annulées. Mais aujourd'hui, nul ne parle plus de "culture de l'annulation". C'est un renversement complet : la gauche universitaire est taxée, non plus de "maccarthysme", mais de laxisme. Son respect de la liberté d'expression, face aux manifestations étudiantes, serait justement la preuve qu'elle est partisane – intolérante avec les uns, tolérante pour les autres. […] Les polémistes de droite disent une chose puis son contraire, sans craindre de se contredire. L'offensive rhétorique s'inverse : hier, pas assez de liberté d'expression, aujourd'hui, trop.
[…]
[…] En France où [les événements réservés aux minorités qui partagent l'expérience du racisme] sont encore plus attaqués, ils sont qualifiés de "non-mixtes". Il n'est pas indifférent que cet élu républicain qui s'adresse à une femme noire soit lui-même un homme noir. Critique du joueur de football Colin Kaepernick qui protestait contre les violences policières racistes, opposé aux réparations pour l'esclavage, et soutien de Donald Trump qu'il considère comme "un défenseur des Noirs américains", il se sent autorisé à inverser le sens des mots en nommant "ségrégation raciale" des pratiques antiracistes occasionnelles de non-mixité. » (pp. 95-96)
7. « Quant à Gérard Larcher, il rejoint la polémique dès le 14 mars [2024] : "Sciences Po ne peut pas devenir, met-il en garde, un bunker islamo-gauchiste". Le lien est fait avec la polémique lancée en 2020 par le président puis portée par le ministre de l’Éducation nationale et, l'année suivante, par celle de l'Enseignement supérieur et de la recherche : la croisade contre le wokisme est reprise sous les couleurs de l'antisémitisme. Le président du Sénat étend l'attaque à l'ensemble du monde universitaire : "La question plus au fond que je me pose, c'est : est-ce que l'on peut être un étudiant français de confession juive et étudier sereinement dans des campus en France ? Au-delà de Sciences Po !"
À partir d'un tweet militant et d'une phrase incertaine, dans une institution qui n'a pas grand-chose à voir avec les universités, c'est un nouvel épisode d'anti-intellectualisme politique qui vient d'être scénarisé en quelques jours. D'abord, avec l'évocation du "mélenchonisme", le lien est aussitôt établi entre la dénonciation du monde universitaire et la campagne électorale : on est à moins de trois mois des élections européennes. L'UEJF [Union des étudiants juifs de France] vient tout juste de réclamer (en vain) l'interdiction de la venue à Nanterre de Jean-Luc Mélenchon. Un mois plus tard, sa conférence avec la candidate Rima Hassan, figure emblématique de la question palestinienne, sera d'ailleurs annulée à l'université de Lille : sur l'affiche, dans le logo de l'association étudiante Libre Palestine figure une carte illustrant le slogan "du fleuve à la mer". Pour la Frane Insoumise, la guerre à Gaza est au cœur de la stratégie de campagne des élections européennes ; or c'est dans les universités, plus que dans les quartiers populaires, que la mobilisation s'organise. » (pp. 129-130)
8. « Ces querelles intracommunautaires [entre juifs de gauche et de droite] sont une chose. Autre chose est d'être traité d'antisémite quand on est juif, par des Allemands qui ne le sont pas. Eyal Weizman le souligne avec amertume : "Une fois de plus, l'Allemagne définit qui est juif, n'est-ce pas ? Que l’État allemand aille jusqu'à classer qui est juif, quelle position juive est légitime, et comment les juifs devraient réagir, est d'une ironie qui ne mérite même pas le mépris." On comprend aisément sa colère : "Emily [Dische-Becker, intellectuelle juive allemande écartée pour ses positions critiques du gouvernement israélien] et moi, en tant qu'intellectuels juifs en Allemagne, nous trouvons aujourd'hui déprogrammés, disciplinés publiquement ; les enfants et petits-enfants des assassins de nos familles nous font maintenant la leçon et osent nous dire que nous sommes antisémites."
Donatella della Porta [2024] analyse cette actualité politique en termes de "panique morale". Elle emprunte ce concept classique à Stanley Cohen pour penser un fantasme : le retour de l'antisémitisme viendrait de la gauche et des immigrés arabes. En réalité, les statistiques de la police disent le contraire : les actes antisémites sont massivement commis par des Allemands d'extrême droite (à 84% selon les chiffres officiels) […]
[…]
Accusées d'antisémitisme en raison de leurs critiques du sionisme et d'Israël, d'éminentes figures culturelles et intellectuelles ont été "annulées", contraintes à la démission, désinvitées, renvoyées : le directeur du Musée juif de Berlin Peter Schäfer, le théoricien politique camerounais Achille Mbembe, le critique et commissaire indien Ranjit Hoskoté, Masha Gessen, journaliste et essayiste de nationalité russe et états-unienne, l'anthropologue libanais et australien Ghassan Hage, le Palestinien Basel Adra et l'Israélien Yuval Abraham, auteurs d'un film primé à Berlin, et enfin la philosophe états-unienne Nancy Fraser. […] Sur le réseau X, le 14 décembre 2023, l'activiste et autrice Naomi Klein habille son indignation, elle aussi, d'ironie : "À ce rythme, l'Allemagne va être à court de figures intellectuelles juives à bannir !" » (pp. 183-185)
9. « L'historien allemand du colonialisme Sebastian Conrad le souligne dans une tribune de la _Frankfurter Allgemeine Zeitung_ le 14 février 2024 : "Dans l'opinion publique de langue allemande, une véritable diabolisation des études postcoloniales s'est amorcée ces derniers mois, surtout depuis le massacre du 7 octobre 2023. Ce faisant, 'le' postcolonialisme dans son ensemble se voit, chose étonnante, rapprocher du nazisme et de l'antisémitisme." On assiste à une forme d'extrapolation : "La critique ne vise pas seulement les manifestations ou les interventions dans les réseaux sociaux qui dénoncent Israël en tant qu’État colonial, mais les approches postcoloniales elles-mêmes."
On pourrait faire remonter l'origine de cette diabolisation au moins en 2020, avec l'annulation d'une invitation d'Achille Mbembe, théoricien politique qui enseigne en Afrique du Sud, pour un festival dans la Ruhr. On lui reproche d'avoir comparé la colonisation israélienne en Palestine avec l'apartheid sud-africain : la première aurait fait plus de victimes que le second. De plus, cet intellectuel camerounais, penseur du colonialisme et de la 'postcolonie', soulève une question qui touche directement à l'historie allemande, mais aussi à l'actualité : le génocide des Hereros et Nams, en Namibie. Pourquoi cette histoire coloniale de l'Allemagne n'est-elle pas présente dans la mémoire nationale au même titre que l'Holocauste ? Au moment de proclamer l'unicité du génocide juif, l'Allemagne est pourtant confrontée à la question d'un autre passé, voire aussi d'un présent, soit au total à "trois génocides", comme le raconte Eyal Weizman dans la _London Review of Books_ le 25 avril 2024. » (pp. 198-199)
10. [Excipit] : « L'intelligence est une question politique ; non pas le Q.I., bien sûr, mais l'intelligence des choses, c'est-à-dire la volonté de comprendre ce qui nous arrive. Loin de hiérarchiser, en substituant à une échelle économique un classement scolaire, l'intellectualisme peut reposer sur un désir d'égalité. Le philosophe Jacques Rancière nous l'a enseigné : la politique démocratique parie sur l'intelligence de toutes et tous. En revanche, les régimes autoritaires misent sur le manque d'intelligence de la population. La bataille politique oppose donc aujourd'hui deux programmes antagonistes : d'un côté, nous entraîner à désirer une intelligence collective ; de l'autre, attiser le désir d'inintelligence. L'enjeu est clair : mieux comprendre le monde, ou moins ? Dans ce moment néofasciste du néolibéralisme, l'anti-intellectualisme s'en prend, au-delà des élites culturelles, à ce programme politique d'intelligence partagée, pour mieux inciter le "peuple" à jouir de la bêtise. Misère de l'anti-intellectualisme, fondé sur le mépris des gens sous le masque de la connivence. Au contraire, l'intellectualisme est une politique démocratique qui nous appelle, chacun.e et tous.tes, à jouir de l'intelligence des choses. L'enjeu, c'est donc de faire partager, le plus largement possible, le refus du 'bullshit'.
Appréhender le monde dans lequel nous visons, ce n'est pas n'importe quoi. Le désirer, c'est déjà une forme de résistance démocratique à l'anti-intellectualisme. Contribuer à attiser ce désir, ce pourrait être la définition du métier de professeur.e ; c'est en tout cas l'ambition de ce livre. »
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