En juillet 2022, se répand la paranoïa des viols et agressions sexuelles par soumission chimique, par l'administration de GBH, somnifères ou autres narcotiques dans les boissons de victimes ignares et ensuite inconscientes, ou par des « piqûres sauvages » qui seraient pratiquées dans les boîtes de nuits, festivals voire dans les transports en commun par des monstres pervers. Le journaliste et ancien doctorant en sociologie des drogues commence une investigation tous azimuts dont le déroulé, tel un journal de recherche, constitue l'objet du présent ouvrage. Cependant, au fil des rencontres et d'expériences personnelles diverses, jusqu'à l'exploration du dark web, la prise des substances en question, et la veille, en tant que bénévole associatif, de personnes vulnérables dans un événement musical festif, il se rend compte que le phénomène a une ampleur et surtout des causes fondamentalement différentes de ses postulats initiaux. À la place des psychopathes et des produits pourchassés, il découvre que l'assignation genrée des garçons comprend et donne une large part aux fantasmes de relations sexuelles avec une femme inconsciente ou inanimée, que la drague fait usage communément de substances psychoactives, a minima de l'alcool, auto-administrés et offertes aux partenaires dans un cadre très normé au sein du patriarcat, que la vulnérabilité chimique est donc la règle et non l'exception comme prémisse des relations sexuelles occasionnelles. Il explore l'envergure des représentations des entorses au consentement sexuel au sein de la pop culture bien au-delà du pouvoir et de la pornographie. La paranoïa des « piqûres sauvages » est envisagée comme une image terrorisante apparaissant en guise de réaction contre l'émancipation sexuelle que les femmes revendiquent ou s'approprient dans certaines périodes telles la fin du confinement Covid. Surtout, l'auteur propose une réflexion sur sa propre socialisation genrée, depuis sa jeunesse, qui dévoile avec une honnêteté implacable les biais masculinistes encore communs aux hommes de sa génération et qui pourraient porter certains à franchir le pas de court-circuiter volontairement le consentement de la partenaire féminine par des moyens divers, dès lors qu'ils sont accessibles et que le risque de la sanction est minime.
Cette démarche est particulièrement appréciable, surtout chez un homme dont on mesure les acquis communs du féminisme. En revanche, je n'ai pas pu surmonter mon antipathie envers la prose hyperbolique, immensément métaphorique et imitant le registre de l'oralité qui caractérise cet ouvrage journalistique. La chute, contenue dans un bref chap. intitulé « Demain, à l'aube », est un péan vaguement hugolien adressé aux enfants des deux sexes pour qu'ils se libèrent désormais des assignations de genre qui pèsent sur chacun.
Cit. :
1. « À cette époque où, "puceau", l'amour d'une femme paraissait aussi inatteignable qu'un doctorat en physique quantique, j'ai déjà pensé aux moyens de satisfaire mes envies sexuelles sans passer par l'épreuve de la séduction et le temps long et incertain de la découverte de l'autre. Devrais-je aller voir une prostituée ou une escort ? Existerait-il un corps disponible avec lequel je pourrais assouvir mes pulsions facilement, sans que quiconque le sache ? Mais aussi un corps avec qui je pourrais essayer librement ce que j'ai découvert au _Journal du hard_ la nuit pendant que mes parents dormaient, sans blesser quelqu'un ? […]
Vu d'aujourd'hui, je comprends que j'avais le fantasme d'une femme-objet. Et que j'avais intégré l'idée d'une violence de la sexualité masculine. Cette recherche du rapport sexuel sous l'angle de l'efficacité maximale, ce calcul coût-avantage, je l'ai vu chez nombre de mes congénères aussi. Ceux qui ont rêvé avec la programmation neurolinguistique, cette pseudo-science de la communication verbale et non verbale, d'abolir le libre arbitre des femmes. Ceux qui sont fascinés par la possibilité qu'un jour le sexe en réalité virtuelle puisse égaler, voire dépasser le réel. Ceux qui envisagent le libertinage, parce qu'ils y voient un accès à un puits de pétrole du sexe sans "prise de tête" ni conséquence. La culture masculine est pétrie de cette quête du chemin le plus court entre le point A et le point G – celui de l'homme bien sûr, qui d'autre ? Les agresseurs en sont seulement le miroir grossissant. Le tout se développe dans cette insécurité profonde, voire cette haine de soi. Celle de n'être pas conforme à ce que, gamin, on imagine d'un homme. » (pp. 29-30)
2. « Il arrive fréquemment que des juges d'instruction proposent aux victimes que leur cas passe en correctionnelle. De même pour les avocats. Pourquoi ? Parce que ce sera jugé dans un délai de plusieurs mois à un an. On estime que ça va écourter les souffrances de la victime, qui doit revivre son traumatisme lors d'un procès. En échange, le viol sera jugé moins sévèrement car il sera caractérisé comme une agression sexuelle, un simple délit. Voilà les avantages et les inconvénients de ce qu'on appelle "la correctionnalisation". Pour un crime, la peine de base est de dix ans d'emprisonnement. Pour une agression, c'est la moitié, cinq ans, sauf s'il y a des circonstances aggravantes. "Si c'est un viol conjugal, c'est aggravant. Si la personne est mineure, c'est aggravant. Si la victime est travailleuse ou travailleur du sexe, c'est aggravant. La soumission chimique, c'est aggravant. Il y a des cas de viols sur prostituées où on les drogue à leur insu dans une chambre d'hôtel. C'est doublement aggravant. Ce qui est aggravant, c'est quand les victimes sont en position de vulnérabilité par rapport à l'auteur. Là, la peine pour agression peut être portée à sept ans." » (p. 60)
3. « Quant au fait de faire boire pour espérer coucher, c'est un comportement normalisé dans notre société, développe [Sarah Perrin, chercheuse associée à l'université de Bordeaux, sociologue spécialisée dans les questions de genre et de drogue] : "Il y a une vulnérabilité sexuelle des femmes dans le contexte d'achat et d'usage de drogues et d'alcool. Parce qu'ils sont utilisés comme des outils de drague. En teuf, payer de la drogue ou un verre, c'est comme payer le resto. Ce n'est d'ailleurs pas toujours conscientisé comme un moyen de rendre vulnérable. C'est un rapport patriarcal où l'homme possède et la femme obtient. C'est perçu comme de la galanterie. En réalité, cela instaure une dette sexuelle. Pour amener à ce que la femme ne couche pas par envie mais par redevabilité. En offrir, pour un homme, entraîne le sentiment qu'on lui doit du sexe." Si ce type de dynamiques peuvent exister en sens inverse et dans des relations entre personnes su même sexe, je revois beaucoup d'interactions hommes-femme à la lumière de cette "dette sexuelle".
La prédation, c'est aussi repérer la vulnérabilité. Comme les hyènes qui s'attaquent au zèbre blessé du troupeau. D'ailleurs, pour rester dans le registre animalier, on appelle aujourd'hui les hommes qui multiplient les conquêtes des "charos". Des charognards. Des bêtes qui tournent autour d'un corps inanimé, donc. Ça veut tout dire. » (p. 79)
4. « Dans leur chapitre de l'ouvrage collectif _Boys don't cry !_, "Privilèges et coûts de la masculinité en matière de consommation d'alcool", les sociologues Ludovic Gaussot et Nicolas Palierne expliquent que boire (r)assure les hommes dans leur identité de genre, si tant est qu'ils tiennent l'alcool. C'est un instrument de performance de la masculinité. Dans le contexte de la drague, je dirais qu'il permet de devenir le prédateur que la société attend que je sois. Le paradoxe, c'est que l'alcool affecte les performances sexuelles. Il est mauvais pour la libido et les érections. Il dérègle la production de testostérone, ce qui diminue le désir mais aussi la dopamine, qui est le "carburant" qui permet aux nerfs responsables de l'érection de se mettre en action. Ironique quand certains pensent que l'alcool au contraire compenserait un manque de testostérone. Quand aux drogues, elles aussi, selon la sociologue Marie Jauffret-Roustide, restent associées dans l'imaginaire social à des représentations d'ordre viril : la puissance, l'affirmation de soi, la performance... L'excès, la démesure, l'hybris sont des caractéristiques masculines, alors que le soin et la sécurité sont des qualités attendues chez les femmes.
Cette culture genrée du risque, et si elle était intégrée par les acteurs du soin eux-mêmes ? Ce qui pourrait contribuer à invisibiliser le rôle de la socialisation masculine dans la soumission chimique, pour déplacer le problème sur l'alcool et les drogues. C'est en tout cas ce que je retiens de mon incursion au Criavs d'Île-de-France, structure de prise en charge des auteurs de violences sexuelles. Au cœur du réacteur. Là où les codes des mâles devraient être détricotés minutieusement pour pouvoir réinsérer les agresseurs. » (pp. 156-157)
4 bis. « Reçu dans le bureau du patron, dès les premiers échanges, je déchante. "Je vois très peu de gens qui droguent des inconnus, je vois plutôt des hommes qui se défoncent avec leurs victimes", m'assène Walter Albardier [directeur du Criavs, psychiatre à l'hôpital Saint-Maurice] […] Pour lui, c'est clair : tout est la faute des produits. Ce sont eux qui expliquent que le consentement se retrouve bafoué : "Le discernement, c'est complexe. Vous avez deux personnes qui baisent défoncées, le lendemain il y en a une qui regrette plus que l'autre, l'autre est désignée comme monstre, c'est compliqué, même s'il y a bien sûr des circonstances sans équivoque. Dans la majorité des cas, l'auteur d'agression va avoir l'illusion du consentement sous boisson ou drogues. Le lendemain, il va comprendre que ce n'était pas forcément le cas. Souvent, les hommes que je reçois ne comprennent pas qu'on les accuse. Ils ont eu l'illusion de fusionner avec l'autre alors que pas du tout. C'était un fantasme. C'est comme quand on pense avoir une grande discussion qui change le monde ou composer un chef-d’œuvre avec son groupe de rock sous LSD. C'est le lendemain qu'on se rend compte que c'était horrible." Walter Albardier critique la croyance selon laquelle l'alcool et les drogues seraient empathogènes. Ce qui est notamment l’argument de vente de produits tels que la MDMA (la "drogue de l'amour") et le 3-MMC. » (p. 159)
5. « La soif d'apprendre de l'être humain et son appétence pour trouver une solution toute faite en moins d'une minute en font des succès sur Internet. Dans ses limbes, ils se vendent. Et on y acquiert des skills de mauvaises personnes, comme hacker les conversations WhatsApp de son ex. Le GBH s'insère facilement dans cette économie de la connaissance malveillante via les "rape tutorials". Les tutos viols. Oui, vous avez bien lu. S'il y a des hommes pour écrire ces guides et d'autres pour les utiliser, alors non, les violeurs n'ont pas simplement trop bu, perdu le contrôle ou mal interprété les signes. Bien sûr, tous ne consultent pas de tels manuels avant de passer à l'acte, mais cela montre bien que des intentions voire des préméditations se forgent, parfois même de manière coopérative. » (p. 187)
6. « Au début de cette aventure, on avait peur pour moi. Maintenant, c'est moi qui ai peur.
La soumission chimique se produit surtout dans l'espace privé (42,6% d'après le dernier rapport de l'ANSM), chez les victimes (41,5% selon le même rapport). Pour armes, les agresseurs n'ont pas qu'un produit, le GHB. Ils ont non seulement d'autres drogues, mais aussi les médicaments et l'alcool. Ils ont l'aide active d'une communauté d'hommes : ceux qui les conseillent sur le dark web, ceux qui leur transmettent des "techniques de drague" qui piétinent le consentement, ceux qui étouffent les affaires au nom d'une industrie du divertissement... Ils ont l'aide passive de tous ceux tenus au secret par la fraternité, qui détournent les yeux, accusent les victimes d'opportunisme ou les produits de transformer les gens bien en fauves... Ils ont la complicité des médias paresseux et de leurs monstres imaginaires qui font diversion, des objets culturels imbibés de complaisance pour la prédation qui rendent tolérable l'intolérable, des défaillances des institutions, de la lenteur politique, des vendeurs de gadgets, du mécénat à géométrie variable des grands groupes.
[…]
J'ai regardé en face ce que j'ai appris sans tout à fait m'en rendre compte, ce que j'ai laissé passer, ce que j'ai refoulé, les images qui ont façonné mon regard. Des couloirs de collège, des jaquettes de VHS, des bribes de lendemains de fête, des effluves de boîtes de nuit... J'ai retrouvé un peu des victimes en moi, mais aussi vu une histoire commune avec les bourreaux. Ça ne m'a pas plu. » (pp. 227-228)
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