Devant la fréquence et la variété des griefs que les femmes ressentent à l'adresse de leur mère, l'autrice prend connaissance de la notion de « matrophobie : [la] peur des filles de devenir comme leur mère », proposée par Adrienne Rich en 1976. Elle l'articule dialectiquement avec le « pardon » aux mères : mais l'infinitif du verbe contenu dans le titre ne doit pas être entendu comme une injonction, ni même comme une exhortation, mais comme une interrogation sur son éventualité (et ses conditions?) [peut-être un point d'interrogation aurait-il dissipé l'ambiguïté du titre...]. Si la relation mère-fille est suffisamment explorée en psychologie, elle ne l'était pas encore par le féminisme, d'où la problématique posée par l'essai : quelle est la dimension patriarcale de la difficulté de cette relation ? Une telle approche féministe ne se privera pas de s'articuler sur celle des inégalités de conditions sociales et gagnera à prendre en compte un deuxième apport théorique, celui de « mother wound » ('blessure maternelle'), proposé par la psychologue américaine Bethany Webster, lequel désigne les violences exercées par les mères à cause du patriarcat. Au fil des pages, et avec d'autant plus de pertinence que la perspective des femmes envers leur mère se complexifie par leur propre maternité éventuelle, apparaissent pourtant certaines ambiguïtés du féminisme, précisément par rapport à la violence féminine et maternelle : que ce soit par la minoration ou l'occultation de celle-ci, par l'accusation adressée au filles de pratiquer le « mother blame » à l'instar du patriarcat, ou simplement par un parcours d'émancipation personnelle s'opérant chez certaines au détriment de leur progéniture. Pour tenir compte de ces revers, l'autrice propose la notion de « libération incomplète » : concernant « ces mères [qui] ont suivi une trajectoire émancipatrice, ont écrit, pensé la condition féminine... tout en reproduisant dans leurs familles la violence patriarcale » (p. 110 et passim).
Forte de ces trois apports théoriques introduits progressivement, l'autrice a effectué un appel à témoignage sur les difficultés de la relation mère-fille, se valant de la collaboration avec Victoire Tuaillon, en proposant un questionnaire (reproduit en annexe) aux abonné.es du podcast _Coeur sur la table_ au printemps 2024. 150 réponses ont été utilisées, représentant un échantillon non représentatif sociologiquement (cf. Statistiques démographiques en annexe), car présentant une sur-représentation de la classe moyenne, de femmes relativement jeunes, hétérosexuelles, non-racisées, et sensibilisées aux problématiques féministes, mais dont le témoignage a servi de balise pour « cartographier » la souffrance des filles, de trois manières : par des fragments insérés directement dans le corps du texte, par des « Histoire de XXX » présentées sous forme poétique en vers libres, et par des « Chœurs » sur des thèmes spécifiques qui rappellent la tragédie grecque, particulièrement emblématiques et puissants. [Je note que Claire Richard, depuis _Young Lords_, sont premier essai, a un talent exceptionnel pour cette écriture chorale...].
L'ouvrage s'articule en trois parties. La première, d'ordre théorique, délimite le champ sémantique de la « matrophobie ». La deuxième cartographie le phénomène par quatre types de blessures : d'abord « la transmission du sexisme » par laquelle la mère, « messagère de la mauvaise nouvelle », se fait le relais du patriarcat de façon explicite ou implicite (par son comportement) après de la fille, lui inculquant le sentiment d'infériorité, la haine du corps et la condamnation de la sexualité. La deuxième cartographie concerne « La famille et la <diagonale patriarcale> » : il est question de l'héritage transgénérationnel des configurations familiales, en particulier concernant la place du père et l'inégalité de traitement des filles au sein de la fratrie. La troisième cartographie, « Ambivalence des filles, ambivalence des mères » a trait à la déclinaison du féminisme entre les générations, eu égard en particulier à la problématique du « fantasme de la bonne mère » et à la « place des filles » vis-à-vis de celle-là : apparaît aussi l'aspect dynamique du féminisme. Enfin la quatrième cartographie traite des violences maternelles, en proposant un continuum entre violences physiques, psychiques et sexuelles – incluant l'omission de la protection notamment face à l'inceste, et en mettant en évidence la dialectique entre les mouvements féministe et enfantiste qui fait débat actuellement au sein de la protection de l'enfance.
La troisième partie, enfin, intitulée « Horizons », traite la question du pardon, dans toute sa complexité, sans préciser les connotations notamment religieuses du vocable, mais s'en tenant à une définition lexicographique qui permet de n'accorder aucune supériorité morale au pardon par rapport au non-pardon. Trois possibilités sont envisagées dans les relations conflictuelles mère-fille, invariablement présentées comme émanant de l'initiative, du choix et de la mise en application des filles – un choix méthodologique qui aurait pu être questionné – : la rupture, les réconciliations, et les aménagements. Dans cette partie, sensiblement plus courte que la précédente, un espace tout à fait prépondérant est laissé aux récits. L'autrice elle-même apporte quelques touches pudiques et timides concernant sa propre expérience qui se situe sans doute dans l'aménagement, mais elle affiche surtout une note d'espoir consistant à reconnaître au féminisme le mérite de pouvoir apporter une certaine forme d'apaisement, ne serait-ce que par l'intelligence des enjeux générationnels, de la complexité des circonstances à prendre en compte, de la singularité des parcours malgré le poids des héritages transgénérationnels. Significativement, cette partie se clôt par un chap. intitulé « Devenir mère ? » (ici le point d'interrogation n'a pas été omis...) et la conclusion a pour excipit un rappel sur « l'importance du temps ».
Une « cartographie », cela implique parfois un état des lieux d'un territoire mouvant, la perspective de l'ajout de détails et de nouvelles variables cartographiables, une exploration aventureuse de terres inconnues susceptibles de futures découvertes. Comme d'habitude, Claire Richard affronte un sujet hors des sentiers battus avec finesse, argutie, sensibilité et surtout l'intégrité radicale qui la caractérise.
Cit. :
0. « Aujourd'hui, une constante me frappe à la lecture de ces ouvrages [de psychologie] : ils ne disent rien de la condition sociale des femmes. Les relations mère-fille analysées semblent se déployer dans un univers purement psychique, miraculeusement préservé des structures sociales et, dans le cas qui nous intéresse, des structures de genre. Ce qui n'empêche pas, bien au contraire, certains ouvrages de véhiculer des a priori sexistes [...] » (p. 13)
1. « L'anglais possède un beau mot, forgé au Moyen Âge et aujourd'hui peu usité, pour désigner la condition d'être une fille : 'daughterhood', du terme 'daughter', la fille. Le français ne distingue pas la fille, l'enfant de sexe féminin, de la fille, la descendante de deux personnes. L'anglais différencie les 'girls' des 'daughters', l'espagnol les 'chicas' des 'hijas'. Le français différencie les garçons des fils, mais pas les filles des filles. Je ne peux m'empêcher de penser que cela révèle quelque chose du manque d'intérêt que le sujet a longtemps suscité. » (p. 27)
2. « Identification/séparation : ici les forces chères à la psychanalyse sont analysées d'un point de vue féministe.
L'identification mère-fille est redéfinie comme un processus d'adhésion douloureuse (la mère "transmet ce dont elle souffre"), comme la pression exercée par le patriarcat à travers la mère pour faire correspondre la petite fille à ce qu'on attend d'une femme. La séparation, elle, correspond à la résistance qu'oppose la fille à ce qu'elle perçoit à juste titre comme une modification délétère. Les filles en veulent à leur mère de transmettre la loi patriarcale : leur rage envers leur mère est aussi une rage envers les structures patriarcales que la mère exprime. Mais cette rage n'est pas droite et brûlante comme une lance, elle est ambivalente et mêlée d'autres sentiments qui la rendent difficile à manier. Car "là où une fille hait sa mère jusqu'à la matrophobie, peut aussi exister une force d'attraction puissante envers elle – la fille craint de s'identifier totalement à sa mère si elle se laisse aller à baisser la garde". Ici réside une différence majeure entre les filles et les garçons. Le fils peut mettre sa mère à distance sans sentir qu'il écarte une part de lui-même. » (pp. 45-46)
3. « Mon frère a eu la permission de minuit bien plus tôt que moi : quand j'ai demandé pourquoi, ma mère a répondu 'parce qu'il fait du judo'. Bien sûr, ma mère aussi avait appris la peur, et me la transmettre était aussi une façon de me protéger. Bien sûr, c'est la violence sexiste et l'organisation patriarcale du monde qui fait de la nuit un espace menaçant pour les femmes, pas ma mère. Et pourtant, c'est à elle que j'en ai voulu de m'avoir transmis la crainte de l'espace nocturne, cette entrave si profondément ancrée. Car je voyais bien que si toutes mes amies restaient plus ou moins vigilantes dans les rues la nuit, elles étaient loin d'être toutes aussi terrorisées que moi. La colère contre ma mère a persisté longtemps et chaque fois que j'ai peur dans la rue la nuit, une part de moi lui en veut probablement encore.
La même question revient alors : aurais-je été plus libre avec une mère moins apeurée ?
Ou bien, chuchote une autre voix, ses limitations me servent-elles de bouc émissaire commode pour mes propres faiblesses ?
Je ne pourrai jamais répondre à cette question. Je la tourne et je la retourne, je la laisse dans un coin pour mieux y revenir, comme une chienne qui ronge son os, évaluant la longueur et la solidité de sa laisse,
et ce qui la sépare du portail grand ouvert. » (pp. 65-66)
4. « Même lorsqu'ils sont là, les pères sont moins investis, pourtant les filles leur en veulent moins. Parce qu'elles en attendent moins ? Ou parce qu'elles ont intériorisé, elles aussi, l'idée que les hommes valent mieux ? Parce que les soins maternels, le fameux tunnel du soir, devoirs-bain-dîner-histoire, sont si déconsidérés qu'ils ne marquent pas la mémoire des filles, qui se souviennent par contre des moments plus rares, et donc plus précieux, passés avec les pères ? Pour un livre consacré au toucher, j'avais demandé qu'on m'envoie des souvenirs de gestes marquants, de touchers importants. J'avais été frappée par l'absence de touchers maternels : beaucoup de grands-parents, mais pas de mères ou presque. […] Il faudrait un nom pour ça : expropriation affective ? injustice mémorielle ? Mais qui traîner au tribunal des affects, si ce n'est les déprimantes structures qui mettent tant de temps à s'effriter ? » (p. 86)
5. « […] le fantasme de la bonne mère étouffe l'expression de la colère des mères, qui peut alors se retourner contre leurs filles. C'est l'hypothèse de Bethany Webster : "La 'mother wound' existe parce que les mères n'ont aucun espace où elles pourraient exprimer sans crainte de représailles la rage née des sacrifices que la société a exigés d'elles." Pour Bethany Webster, cette colère sous-tend les violences sexistes des mères. Elles transmettent les contraintes patriarcales et leurs injonctions contradictoires pour ne pas regarder en face l'étendue des renoncements qu'elles ont dû faire : "En s'assurant que sa fille ne prenne pas trop de place, n'ait pas trop confiance en elle, [la mère] évite le risque que sa fille réveille la douleur qu'elle préférerait ignorer." Il est plus simple pour une mère abîmée par le patriarcat d'élever une fille impuissante qu'une fille dont la liberté lui rappellera ce dont elle a manqué. Plus simple de dire à sa fille qu'elle est une pute que d'affronter son propre rapport compliqué et honteux à son corps et à sa sexualité. Plus simple de dire à sa fille de ne pas rêver trop grand que de risquer de la voir réussir là où on n'a pas pu aller. » (p. 99)
6. « Le déni sur la violence des femmes répond à des fantasmes culturels, mais aussi à des impératifs stratégiques féministes, surtout aux débuts du mouvement : "La mise à distance par les féministes de la violence des femmes se comprend sur un plan stratégique en termes de hiérarchie des luttes. Du point de vue politique et juridique, il a paru plus important, pour ne pas dire urgent, de faire reconnaître les femmes, de par la violence subie, comme victimes de la domination masculine" résument Coline Cardi et Geneviève Pruvost, dans l'introduction de l'ouvrage qu'elles ont dirigé en 2012, _Penser la violence des femmes_.
Mais ne rien dire de la violence des mères, c'est une fois de plus invisibiliser les filles et un pan entier de leur expérience. Que sa mère soit atteinte d'un trouble mental ou qu'elle explose sous la pression patriarcale ne fait aucune différence pour une petite fille maltraitée. Les enfants sont particulièrement vulnérables, puisqu'ils dépendent presque totalement, matériellement et affectivement, des adultes qui s'occupent d'eux. » (pp. 113-114)
7. « […] la question des causes de la violence des femmes fait débat chez les féministes. Certain.es auteur.ices insistent sur le fait que les femmes sont structurellement dominées et qu'on doit donc penser les violences qu'elles peuvent exercer sur les enfants d'abord dans le cadre des violences faites aux femmes. D'autres suggèrent que la violence maternelle est liée aux conditions structurelles de la maternité : les mères sont plus souvent le parent principal, elles manquent de soutien et de relais et les inégalités structurelles touchent plus durement les femmes. Dans ces interprétations, les femmes sont essentiellement vues comme des victimes de l'oppression patriarcale et la violence qu'elles exercent, comme la traduction en actes de leur impuissance.
[…]
Mais pour d'autres chercheur.euses, cela ne suffit pas à expliquer la violence maternelle. Dire que les femmes subissent des oppressions n'exclut pas de les considérer comme des agentes actives à part entière, responsables de leurs choix et de leurs actions. Les femmes peuvent être victimisées sans pour autant être exonérées de leurs responsabilités. » (pp. 126-127)
8. « Les récits qui suivent parlent de retissage, de recomposition, en grande partie grâce au féminisme. Et si je ne veux pas donner l'idée que ces 'happy ends' présentent une fin obligée, présentent ce vers quoi nous devrions toutes tendre, ils me réconfortent en tant que féministe. Ils me confortent dans l'idée que le tragique des libérations incomplètes est un mal d'époque, que l'écart entre des générations qui n'ont pas été libérées de la même manière. Ce qui signifie aussi que la bataille que mènent actuellement les féminismes, pour changer les lois, les idées et les sentiments, pourrait réellement signer ces relations blessées. » (p. 148)
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