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[Ou peut-être une nuit | Charlotte Pudlowski]
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Posté: Hier, à 13:08
MessageSujet du message: [Ou peut-être une nuit | Charlotte Pudlowski]
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La journaliste Charlotte Pudlowski apprend à l'âge de 26 ans que sa mère a été victime d'inceste dans son enfance. Mais longtemps, elle ne donne pas suite. De même que sa mère s'est si longtemps tue et qu'elle a continué à entretenir des relations « normales » avec ses parents, de même que son père ne tolère guère que ce secret de famille soit divulgué, elle-même et sa fratrie gardent le silence unanimement, jusqu'à l'automne 2020 et à la déferlante #MeTooInceste. Logiquement, le fil rouge de cette enquête journalistique, qui comporte autant de rencontres des victimes que d'interrogations aux experts, porte sur la question de l'omerta, des cercles concentriques du silence sur l'inceste, qui s'élargissent pour recouvrir la société tout entière. C'est comme si le tabou de l'inceste, « ce n'était pas de le commettre, mais de le mentionner ». Les apports théoriques sont multiples, qui touchent à la domination du patriarcat, aux effets du traumatisme infantile originaire sur le psychisme adulte, sur l'enchevêtrement entre les deux mécanismes qui permet leur renforcement et leur perpétuation mutuels. Il est brièvement question également de la question psychanalytique du renoncement freudien à sa théorie de la séduction. Sans oublier les problématiques judiciaires dont j'apprends qu'elles se sont aggravées ces vingt dernières années. Pourtant, la référence la plus particulière et appuyée est faite au travail pionnier de Dorothée Dussy.
Cependant l'enquête n'étant pas un travail de recherche, une place prépondérante est attribuée aux entretiens – qui ne semblent pas nombreux et ne constituent pas un échantillon respectueux de la méthodologie sociologique empirique – lesquels se joignent et s'entrecroisent avec l'histoire familiale de l'autrice. En particulier, l'on pourra apprécier la participation à la première personne, qui ne cache pas les états émotionnels qu'elle a traversés tout au long du travail, jusqu'au moment de la diffusion du podcast avant la parution du livre.



Cit. :


1. « Et même si, comme pour ma mère, on ne vous dit pas explicitement de vous taire, même si on ne vous menace pas, même si aucun signe extérieur ne vous intime de garder le silence, vous le faites, vous savez qu'il faut le faire. Vous le "sentez", comme me le dit ma mère : "Je savais que c'était quelque chose qui n'aurait pas dû avoir lieu. Je sentais qu'il ne fallait pas en parler. Quand c'est arrivé la première fois, j'étais petite, j'avais 10 ans. Je me disais que ça n'était pas normal. Mais cette fois-là, je n'ai rien dit. Après, lorsque ça a recommencé – puisque ça a recommencé – le fait de n'avoir rien dit la première fois, c'était comme avoir donné une autorisation. Comme si ça l'autorisait à faire de moi ce qu'il voulait. N'avoir rien pu dire au moment où ça arrive la première fois, c'est un peu comme un acquiescement."
Et d'ailleurs c'est ce que lui a dit son père : "Tu n'as rien fait pour m'en empêcher." (pp. 64-65)

2. « On peut craindre la colère des gens qu'on aime, on peut craindre de les fâcher, de se faire hurler dessus, et se taire. Mais on peut aussi craindre de les perdre, de leur faire trop de mal pour qu'ils acceptent de rester près de vous, de dire des choses qui les feront fuir, des mots qui installeront entre eux et nous un monde dont ils ne voulaient pas, et ils se détourneront pour qu'il n'existe pas. Ils marcheront dans l'autre sens. Et vous vous retrouverez seul. Avec votre douleur et sans ceux que vous aimez. Cette peur de la perte, du rejet, c'est une autre peur terrible par laquelle les autres vous rendent muet. » (p. 77)

3. « Au fil de mes recherches, une autre chose s'est mise à m'interpeller. Le troisième cercle du silence. Après celui de l'agresseur, après celui du deuxième parent et des frères et sœurs, vient celui de l'entourage. Ce silence-là prend souvent une forme différente : celle de l'oubli permanent.
La première fois que ma mère m'a parlé des violences qu'elle avait subies, ce fameux soir au restaurant, devant les haricots verts, j'avais 26 ans. Son récit était elliptique et rapide, il manquait toutes les réponses. Mais pendant des semaines je ne lui ai posé aucune question. Cet automne-là s'est enfoncé dans le silence. Je ne savais pas encore que c'était le destin de toutes les histoires d'inceste. Personne ne veut les entendre. Le tabou de l'inceste n'est pas de le commettre, mais de le dire.
Ce qui m'a fait taire d'abord, je crois, c'est la répugnance. J'avais honte. J'avais peur qu'une perversion coule en nous, que ça me salisse. C'était un silence égoïste pour couvrir l'obscénité. Je n'étais peut-être pas celle que j'avais cru être. Je voyais une souillure au milieu de mon ventre, là où il y avait eu ce vide. Je m'étais toujours méfiée de moi-même et soudain j'avais peut-être eu raison. Mais si ce n'était pas dit, peut-être que ce ne serait pas vrai.
Ne pas dire pour ne pas penser. » (p. 85)

4. « Cet inceste a donc déjà débuté quand Julien a 13 ans. Marguerite n'en a alors que 9. Qu'est-ce que c'est qu'une histoire d'amour sexuée à laquelle consentirait une petite fille de 9 ans ? Avec un garçon dont la différence d'âge, à l'échelle de leur vie, est immense. Et 9 ans au XVIe siècle, c'est toujours 9 ans : un corps inachevé, prépubère, la fragilité de l'enfance.
L'inceste, ce n'est jamais une histoire d'amour. Et ce n'est pas toujours une pathologie non plus, ni un trouble mental. La pédophilie est classée comme un trouble ou une pathologie mentale par l'Organisation mondiale de la santé et le DSM, manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l'Association américaine de psychiatrie. Mais les incesteurs, le plus souvent, ne sont pas des pédophiles, au sens où ils n'ont pas une attirance particulière pour les enfants. » (pp. 118-119)

5. « Quand la douleur explose, les souvenirs reviennent, et le cycle reprend : traumatisme, risque vital analysé par le cerveau, sécrétion d'adrénaline et de cortisol, court-circuit qui provoque la dissociation, anesthésie émotionnelle.
À chaque nouveau cycle se développe une forme d'accoutumance aux hormones sécrétées par le cerveau, elles agissent comme des drogues dont l'effet diminue et ne sont plus assez fortes pour provoquer la disjonction qui doit permettre d'échapper à la douleur, à la violence ; vous restez donc là, cloîtrée dans la souffrance.
Alors il vous faut de nouvelles drogues pour suppléer à celles de votre cerveau, celles que vous irez acheter dans la rue, ou bien de l'alcool. Ou bien il faudra forcer votre cerveau à en dispenser davantage, et le traumatisme initial n'étant pas suffisant, il faudra également aggraver le niveau de stress en s'exposant à de nouvelles violences. C'est ce que Muriel Salmona nomme "conduites dissociantes" : "Sur la route ou dans le sport, mises en danger sexuelles, jeux dangereux, délinquance, consommation de produits stupéfiants, violences contre soi-même comme des automutilations, violences contre autrui (l'autre servant alors de fusible grâce à l'imposition de rapports de force pour disjoncter). Rapidement ces conduites dissociantes deviennent de véritables addictions. Elles sont alors utilisées non seulement pour échapper à la mémoire traumatique mais aussi pour prévenir tout risque qu'elle survienne. Ces conduites dissociantes provoquent la disjonction et l'anesthésie émotionnelle recherchées, mais elles rechargent aussi la mémoire traumatique, la rendant toujours plus explosive et rendant les conduites dissociantes toujours plus nécessaires, créant une véritable addiction aux mises en danger et/ou à la violence." » (pp. 162-163)

6. « Jonathan Delay, l'un des enfants [victimes des violences sexuelles dans l'affaire d'Outreau], s'est battu jusqu'au dernier procès en 2015 pour que sa parole soit entendue. Cette année-là, au micro de France Inter, il réaffirmait : "On n'a jamais menti ! Je préfère le dire parce que beaucoup de personnes nous ont traités de menteurs, nous ont abîmé la santé et nous ont rabaissés plus bas que terre. […] Je me souviens de beaucoup de choses de l'affaire, et j'ai été reconnu victime. Mais pas entendu, pas suffisamment. Quand on compare la maudite somme qu'on a touchée par rapport à ce que les acquittés ont touché, c'est invraisemblable."
Les douze enfants, reconnus par la justice victimes de viols, d'agressions sexuelles et de corruption de mineurs, ont été indemnisés à hauteur de 30.000 euros chacun. Les acquittés ont reçu jusqu'à plus d'un million par personne.
Et ce que beaucoup retiendront d'Outreau, c'est ça : c'est terrible, un adulte accusé à tort. C'est terrible, un adulte qui souffre. Il faut se méfier de la parole des enfants. Il faut se méfier des enfants. Et beaucoup ont oublié que ceux d'Outreau avaient effectivement été violés.
Et voilà la courbe qui flanche en 2005, l'année des acquittements d'Outreau. Le nombre de condamnations pour atteinte sexuelle sur mineurs qui baisse de 23%. » (pp. 186-187)

7. « Il m'a longtemps semblé absurde que l'ensemble de la société réplique si bien les mécanismes à l’œuvre dans les familles. Que la justice, les pouvoirs publics, soient à ce point aveugles et défaillants et écrasent avec tant de facilité les femmes et les enfants qui lui demandent de l'aide. Que l'idéologie masculiniste avance avec tant d'aisance. Que les institutions oublient continuellement, comme les individus, les chiffres et la gravité du problème. Que leur inertie soit à l'image des proches qui disent 'c'est dur', et détournent le regard.
Et soudain, cela m'est apparu extrêmement clair. Si on transformait le fonctionnement des institutions, si on acceptait d'écouter et d'entendre les enfants qui disent, lors d'un cours d'éducation sexuelle ou dans un tribunal, que leur père les a violés, d'entendre les mères, les femmes, ce serait un renversement de l'ensemble de l'ordre social, de la structure entière sur laquelle est fondée notre société. Le patriarcat. Et c'est pour ça, aussi, que ma mère ne pouvait pas parler. C'est compliqué de renverser, à soi tout seul, un ordre social. » (p. 217)

8. « La psychiatre [Muriel Salmona] me parle de "l'intérêt de l'extrême violence". J'ai dans la tête des pages grises, des mots gluants et des voix fanées :
" - C'est quoi l'intérêt de l'extrême violence ?
- L'intérêt de l'extrême violence, c'est de pouvoir dominer sans états d'âme."
Et c'est ce que le patriarcat requiert des hommes : dominer sans état d'âme. "Il oblige les hommes à agir comme s'ils n'avaient pas – ou n'avaient même pas besoin – de rapport à autrui", explique la psychologue et philosophe Carol Gilligan dans _Pourquoi le patriarcat ?_ ; elle ajoute : "Mais c'est une chose que nul n'est censé voir – et encore moins dire."
[…]
Cela fait mal de faire souffrir quelqu'un d'autre. À moins d'être atteint de pathologies particulières. Ou d'être entraîné à la violence et dissocié :
"- Humainement parlant, on ne supporte pas d'être violent. On est des animaux sociaux. On n'est pas fait pour tuer nos proches, pour détruire. On n'est pas fait pour commettre des crimes du tout. Pour pouvoir les commettre, il faut être complètement déconnecté et dissocié de ses émotions.
- Donc en fait, commettre ces violences-là, pour un certain nombre d'hommes, c'est pouvoir occuper tranquillement leur place d'homme dominant ?
- Voilà. C'est avoir leur place et pouvoir même progresser dans ce système hiérarchique avec la possibilité d'être de plus en plus performant dans ce système. Sans la dissociation, il y aurait trop de questionnements, trop de scrupules. Ça ne serait pas possible de pouvoir continuer à être dans cette position dominante. Toute cette violence c'est tellement fou, ça n'a tellement aucun sens, que pour pouvoir être tranquille en la commettant, là il faut être vraiment bien déconnecté... sinon ça ne marche pas." » (pp. 230-232)

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