Cet ouvrage a pour sujet les conséquences prévisibles de l'intelligence artificielle générative, c'est-à-dire ce type d'IA conçue pour créer du texte, des images, des sons, qui est apparue à partir du lancement de ChatGPT, fin 2022. L'auteur, philosophe très critique des technologies numériques, est engagé désormais politiquement dans la résistance à l'IA pour avoir été à l'initiative du « contre-sommet de l'IA » tenu à Paris en février 2025, en même temps que le sommet mondial organisé par Emmanuel Macron. Il développe ici un argumentaire d'une grande force, non seulement en analysant l'ensemble des secteurs qui seront affectés négativement par l'introduction de l'IA dans la vie quotidienne, mais surtout en prenant la hauteur nécessaire à anticiper les aspect de déshumanisation et de déstructuration anthropologique du vivre-ensemble qu'elle est susceptible d'entraîner si l'on ne contre pas les formidables forces techno-politico-économiques qui ont intérêt à la promouvoir.
L'IA générative est généralement présentée comme une technologie capable de créativité, et en cela elle constitue une rupture avec le processus – que l'on sait également aliénant – de la mécanisation et de l'industrialisation : si jusque-là ces dernières visaient à soulager l'homme de tâches pénibles, tout en améliorant la productivité et la production par la rationalisation de l'organisation, l'IA générative se propose de se substituer à l'homme, au nom de l'utilitarisme, dans ce qui le rend humain : la pensée, la création, la subjectivité, la liberté du choix éclairé par son propre jugement. Or, d'une part le fonctionnement de l'IA n'est absolument pas comparable avec celui de la créativité humaine, et d'autre part la tendance, déjà abondamment prouvée, du cerveau à s'atrophier lorsque certaines de ses compétences sont délaissées, conduit à ce que l'auteur qualifie de « déprise de nous-mêmes ». Cet abandon de capacités, que l'on pourrait résumer en l'impression fallacieuse de l'inutilité de l'apprentissage et de l'étude, puisque l'on dispose au bout du doigt d'un outil présumé posséder des capacités cognitives incomparablement supérieures aux nôtres, produit également des effets irréversibles par rapport au pouvoir, non pas conçu comme une contrainte à faire mais comme une influence sur les désirs : une telle domination est inscrite implicitement dans le langage, et l'auteur de développer le concept de « capitalisme linguistique ».
Ces abominables prémisses étant posées, l'on peut se pencher spécifiquement sur les pans de l'activité humaine impactés par cette technologie : l'éducation (I-3), l'exposition à l'image dans ses rapports à la vérité (II-1,2), la culture et la production artistique (II-3), la dislocation du marché du travail avec la disparition d'une pléthore de professions intellectuelles sans espoir de « destruction créatrice schumpeterienne » et avec le corollaire de « l'obsolescence de l'homme » (III-1,2), les liens sociaux (y compris les relations amoureuses et sentimentales ayant déjà trouvé un ersatz dans les chatbots) attendu que la société ne serait plus fondée sur des liens d'interdépendance (III-3).
En opérant un nouveau mouvement surplombant vers l'abstraction, la partie IV intitulée « L'Anhumanité » se concentre spécifiquement sur les conséquences anthropologiques, politiques et cognitives du renoncement confortable à nos « parts agissantes » : une menace bien plus angoissante que le fantasmatique remplacement (possiblement conflictuel) de l'homme par la machine.
S'ensuit enfin la question fondamentale et occultée : qui sont les promoteurs de l'IA (et quels sont leurs motifs) ? Le chap. V-1 évoque « cinq piliers » :
1. « […] les responsable politiques. Dont l'immense majorité éprouve une fascination sans borne à l'égard de ce monde. C'est comme s'il représentait l'antithèse de celui dans lequel ils évoluent, fait d'inventivité, d'agilité, d'une audace insolente, de moyens financiers illimités, de pouvoirs quasi magiques ; autant de dispositions le rendant à même de vraiment changer les choses – au contraire d'eux. On pense à la formule de Simone Weil, dans _Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale_ : "Les politiciens considèrent les capitalistes comme des êtres surnaturels qui possèdent seuls la clé de la situation." (p. 199)
2. les entrepreneurs de la tech, qui travaillent à leurs intérêts, et qui font souvent mine de questionnement et d'autocritique « par l'emploi compulsif d'un terme : 'l'éthique' » (p. 202).
3. « […] les économistes. Le répertoire est garni de ceux qui ne jurent que par le sacro-saint dogme de la croissance et qui, par voie de conséquence, considèrent le développement des technologies numériques, de l'intelligence artificielle et, désormais, des IA génératives, comme les seules porteuses de si gigantesques gisements de profits, représentant, en cela, l'avenir incontrounable et lumineux du capitalisme. » (p. 205)
4. « [… les ] organismes dont la plupart sont entichés du terme "éthique", parmi lesquels le Conseil national du numérique […]. […] La liste est fournie de ces instances caractérisées par le fait qu'elles rassemblent des personnes représentant les premiers de cordée de cet emballement technologique, et dont l'unique rôle consiste à parer tout ce fondamentalisme de l'IA de cautions morales. » (pp. 206-207)
5. « […] la presse. À savoir la grande majorité des médias, qui se trouvent alignés sur cette doxa, contribuant à la propager. » (p. 209)
Dans la Conclusion, nous trouvons par contre une antithèse représentée par sept actions concrètes de résistance que l'auteur appelle de ses vœux :
1. « se constituer en collectifs », notamment interprofessionnels en vue d'établir des réseaux de solidarité aux échelles nationale et internationale ;
2. établir des chartes par corporation, par ex. au sein du monde de l'éducation ;
3. lorsque la négociation a échoué, user son droit de retrait et refuser l'utilisation de systèmes qui bafouent la déontologie, par ex. auprès des traducteurs littéraires ;
4. faire grève, à l'instar des scénaristes d'Hollywood en 2023 ;
5. et 6. avoir recours aux tribunaux, en espérant produire de la jurisprudence, à l'exemple de 200 journalistes français ;
7. « favoriser l'expression de contre-expertises émanant des acteurs et des réalités du terrain ».
Dans cet essai, la sonnette d'alarme est tirée, l'urgence est palpable. Le sentiment de désarroi est accru chez nous, lecteurs, par la menace que l'on sent planer sur « nos » professions intellectuelles, sur des activités qui nous sont proches – l'étude, la lecture, l'exercice de l'esprit critique ; par les enjeux colossaux facilement aperçus – la perte de la liberté, l'abêtissement généralisé – mais aussi sans doute par la reconnaissance de l'inégalité de la lutte entre thuriféraires et détracteurs, compte tenu de la disproportion colossale des moyens financiers et politiques engagés dans ce qui a l'air d'être devenu le dernier horizon du capitalisme.
Table [avec appel des cit.]
Introduction – Le processus de dénaturation [cit. 1]
I. Le thanatologos :
1. Un anti-langage [cit. 2]
2. Le capitalisme linguistique : une gouvernementalité par le verbe [cit. 3, 4]
3. L'oubli – criminel – des trois piliers de l'éducation
II. Un monde de chimères :
1. L'image sans contact
2. L'ère de l'indistinction généralisée [cit. 5]
3. La (nouvelle) crise de la culture [cit. 6]
III. Vers l'automatisation intégrale du travail : un crime contre l'homo faber :
1. Novlangue managériale et avènement d'un capitalisme a-somatique
2. « L'homme s'efface, comme à la limite de la mer un visage se sable »
3. Le « Je et le Tu » ou la société comme liens d'interdépendance
IV. L'Anhumanité :
1. TechAnhumaine et condition anti-anthropologique
2. Le POUVOIR TOTAL [cit 7]
3. Les temps de la bêtise générale
V. Dénoncer la fabrique des représentations :
1. Le fondamentalisme de l'IA et ses cinq piliers
2. La grande illusion de la régulation
3. Un contre-sommet à Paris
Conclusion – Notre conscience en actes
Cit. :
1. « S'est mise en place une entreprise pharaonique de cartographie des tournures existantes qui vient nourrir des arborescences logiques. À la suite d'une requête formulée (un 'prompt'), un éventail de termes seront mis en rapport en fonction de la plus grande occurrence statistique de proximité sémantique répertoriée pour ensuite se succéder entre eux selon la même règle. C'est-à-dire que chaque unité faisant suite à une autre sera sélectionnée au regard de masses d'archives examinées en temps réel. […] En cela, il ne s'agit pas de production de symboles, mais de calques de suites de formules. […] À ce titre, les IA génératives répondent à un strict schématisme, ne procédant que d'une vision automatique et stéréotypée du langage. Soit une idée de la langue, de l'image, de la musique – mais aussi de la vie – que l'on pourrait qualifier ainsi : l'ayant existé a force de loi. Une équation qui ne fera qu'appauvrir nos représentations et schémas conceptuels, nos rapports aux autres et nos capacités inventives. » (p. 29)
2. « […] Paul Valéry, à l'occasion de ses cours donnés au Collège de France entre 1937 et 1945, faisait de la question "qu'est-ce créer ?" son objet principal d'investigation. […] À l'écart de […] vues bien trop emphatiques, Valéry donne une réponse génialement simple : "créer, c'est choisir". Un peintre opte pour tels support et format, pigment et tracé ; un compositeur pour tels rythme, hauteur et timbre ; un écrivain pour tels motif narratif, trame dramaturgique, couleurs de mots... […] Pour quelque but que ce soit, user du langage relève d'un acte qui mobilise des processus décisionnels s'opérant, selon les cas de figure, à des vitesses variables et arrêtant des options liées à des circonstances toujours particulières.
[…]
Nul ne sait ce qu'il va dire ou écrire dans les instants à venir. Et ce, du fait que nous n'entretenons pas avec le langage un rapport probabiliste, mais indéterministe. Il est là notre pouvoir de fécondité dans le maniement des mots, donnant à l'univers incommensurable de la grammaire -aux antipodes d'une conception schématisée – une épaisseur qui ne cesse de prendre, à tout instant et de toutes parts, des tournures indéfiniment inédites. » (pp. 46-47)
3. « La grande rupture, c'est que c'est une autre anthropologie qui s'instaure. Car ce qui depuis la nuit des temps spécifie la vocation de langage, c'est une double tension – en tout point contradictoire. D'un côté, il représente le premier vecteur de l'expression de la subjectivité et de la liberté des personnes. Et, de l'autre, il incarne l'instance, par excellence, du pouvoir, de toutes les formes, majeures et mineures, de pouvoir, qui s'énoncent dans la voix du roi, les lois, ou les paroles d'autorité des parents à l'égard de leurs enfants, parmi une infinité de cas de figure. Soit deux dimensions continuellement vécues, plus ou moins alternativement, par chacun de nous. Et qui voient d'un bout à l'autre de ce spectre, la littérature et la poésie comme les témoignages, en pures actes, de la créativité et de la singularité absolue des auteurs et, tout à l'opposé, par exemple, des règlements dans le monde du travail, voyant le moindre débordement de ce qui est notifié sujet à sanction. Et, ce qu'il se produit avec ce vis-à-vis, promis à être continu avec ces robots conversationnels, c'est la prééminence de la deuxième dimension. À savoir, la généralisation d'un rapport à un régime de langage uniquement destiné à opérer des jeux de pouvoir et à encadrer, à diverses fins – et de manière qui sera toujours plus insensible – nos conduites. » (p. 56)
4. « Nous vivons l'avènement d'un capitalisme linguistique, caractérisé par la fait qu'il procède d'une double et juteuse opération. D'une part, il génère un langage machinique, monnayé via des abonnements et qui, de surcroît, affinera comme jamais la connaissance des comportements. D'autre part, et de façon corollaire, il recouvre une mission quasi épiphanique, destinée à révéler la pertinence d'actes d'achat et, bientôt, à influer nos opinions. Le capitalisme n'étant plus dès lors et prioritairement un mode de production usant, en son sein, de rapports asymétriques de pouvoir. Pas plus qu'une instance vouée à susciter un continuel fétichisme de la marchandise et à profiter sans fin de la plus-value obtenue. Depuis peu, il s'érige comme une gigantesque machine ordonnatrice par le langage, à même de nous guider indéfiniment sur le bon chemin, ou de conditionner nos jugements, s'arrogeant – sous des modalités hypersophistiquées, semblant anodines, ou même bénéfiques et, le plus souvent avec notre complicité – un magistère toujours plus absolu. Où l'on voit que si l'on ne s’attelle pas au devoir moral de faire pleinement usage de notre autonomie de jugement, de nous prononcer à la première personne et de donner voix à notre libre subjectivité, alors inévitablement, on se laisse gouverner par des figures tierces, à l'image de ce qu'avait relevé Jacques Lacan : "Quand l'homme oublie qu'il est porteur de la parole, il ne parle plus. […] Quand l'homme ne parle plus, il est parlé." » (p. 58)
5. « Ce n'est même pas que l'on n'arrivera plus à distinguer le vrai du faux, c'est que ces deux catégories vont devenir obsolètes pour laisser place à une condition tierce : une 'atmosphère fantasmatique'. C'est-à-dire faite d'un environnement symbolique – la plupart du temps décorrélé de la réalité tout en créant simultanément des effets de réalité dans le sens où ces paysages artificiels vont en arriver à faire partie de nos représentations, presque de l'ordre existant du monde. En cela, nous assistons à la naissance d'images performatives. » (p. 97)
6. « Et, comme éloquent signe des temps, la généralisation des smartphones, cumulée à celle des "réseaux sociaux", au tournant des mêmes années 2010, donne naissance à des attitudes voyant les spectateurs d'un concert, ou les visiteurs d'un musée poster, tout sourire, des 'selfies' avec, en arrière-plan, la scène ou la Joconde, par exemple. Or, que se joue-t-il dans cette présence de soi là-même où l'on est supposé n'avoir affaire qu'à autrui et recevoir de lui la richesse singulière qu'il peut nous apporter ? […] Ce n'est plus la distinction, telle que définie par Pierre Bourdieu. Celle où les personnes issues de milieux favorisés sont tenues de témoigner de leur exceptionnalité par leurs goûts et culture, mais le fait, en se donnant ainsi en spectacle aux yeux d'un grand nombre, de rabattre les œuvres ou les protagonistes à soi. […] Entre le "You", désigné en 2006 par 'Time Magazine', "Person of the Year" et l'entrée du terme "selfie", en 2013, dans l'_Oxford English Dictionnary_ - et élu "mot de l'année" – surgit un nouvel état des psychés : où que l'on soit, tout doit, dès lors, se rapporter à nous. Et ce, quand bien même nous trouvant parmi des œuvres faisant partie du patrimoine de l'humanité, ne sachant plus, comme il se doit, nous mettre en retrait, pour indéfiniment nous délecter de la primauté de nous-mêmes sur tout autre chose – y compris Léonard de Vinci.
[…]
Voilà une industrie devenue très puissante, qui aura fondé son développement sur un axe stratégique majeur : la connaissance toujours plus affinée des goûts de ses abonnés, jusqu'à leurs particularités nationales, grâce à des systèmes d'IA – instance d'interprétation de situations de tous ordres – en vue, ensuite, de concevoir des scénarios répondant le mieux aux attentes identifiées. Appelons cela l'entière suprématie des vœux prétendus du récepteur, au détriment de l'autonomie historique de l'émetteur. » (pp. 110-111)
7. « Finies les sociétés savantes ; d'ailleurs pour quelle raison financer des chercheurs dans un tel contexte ? Tant mieux diront certains, puisque voilà des deniers publics qui ne servent qu'à procurer des rentes à des sortes de parasites systématiquement grincheux et à établir des conclusions dont plus personne ne se soucie, à une époque où les foules ne se fient plus à rien, tout en ayant un avis sur tout. Mieux vaut alors laisser parler le POUVOIR TOTAL qui, lui, ne se trompe jamais, et ne cesse de progresser pour tendre vers une science absolue. "Nous travaillons au développement de la superintelligence, que nous définissons comme une IA surpassant l'intelligence humaine en tous points, et qui est, selon nous, désormais en vue", a dit, avec un fol enthousiasme, Mark Zuckerberg en juillet 2025. Et ce sera, par voie de conséquence, la probable disparition de la critique, puisque condamnée à devenir inaudible, presque vaine finalement. Dans la mesure où, bientôt, plus personne ne disposera des moyens et des outils adéquats à même de mettre en doute les équations de cette machinerie vouée à être toujours plus omnisciente – et d'une efficacité qui sera indéfiniment vérifiée.
"La vraie nature du néolibéralisme, c'est non pas un projet économique, mais un projet politique visant à saper l'imagination", avait relevé l'anthropologue David Graeber. En ces temps, en voie d'automatisation intégrale et d'artefactualisation du savoir, nous sommes tenus de reprendre cette remarque, mais pour la radicaliser et avancer que le POUVOIR TOTAL va saper la curiosité, le goût pour la découverte – et en premier lieu la lecture de livres (c'est-à-dire l'apport unique d'imaginaire et de connaissance qu'elle offre). Alors, on peut supposer que des adolescents qui auront atteint l'âge adulte au tournant de la prochaine décennie, mais aussi les adultes d'aujourd'hui, matin et soir absorbés par TikTok – ou se repaissant de vidéos, le nouveau régime de perception médiatisée, et si dévoyé, du monde – ne verront aucun problème (tout le contraire même) à ce que des machines nous disent le sens des choses sans requérir notre moindre effort. En réalité, tous ces mouvements s'ajustent parfaitement ensemble, jusqu'à en arriver, au fil du temps, à se renforcer les uns les autres. Car il faudrait être naïf ou aveugle pour ne pas saisir que le processus d'anhumanité en cours, d'évidement de nous-mêmes et de réalisation, à terme, de toutes les tâches matérielles, physiques, cognitives, intellectuelles, créatives par des technologies de la supériorité de nous-mêmes, ne fait pas le lit de l'abêtissement croissant de l'humanité. » (pp. 180-181)
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