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[Triste tigre | Neige Sinno]
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apo



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Posté: Aujourd'hui, à 13:42
MessageSujet du message: [Triste tigre | Neige Sinno]
Répondre en citant

Je poursuis mon exploration de l'inceste par un témoignage, en l'occurrence célèbre, retentissant et accueilli à juste raison par beaucoup de louanges. J'apprécie à mon tour l'honnêteté de la démarche, l'équilibre des contenus, entre narration et réflexion, issu d'une recherche éthique, stylistique et même méthodologique longuement réfléchie qui est exposée sans auto-complaisance ni minoration l'effort qui a dû être consenti. La responsabilité dont l'autrice ne se doutait peut-être pas lors de la rédaction de ce livre de mémoires, c'est d'avoir également donné le ton et la teneur à un mouvent de dénonciations, de prises de parole et de prise de conscience qui dépasse la singularité de son propre cas personnel. La qualité de cet ouvrage permet de crédibiliser le mouvent #MeToo et d'instaurer un débat au sein de la société civile sur des assises solides. Ainsi, à mon tour, je me sens autorisé à effectuer de ce travail une lecture qui tente d'apprendre des généralités sur l'inceste, au-delà des spécificités biographiques et socio-familiales de l'autrice, à l'instar de celle que je ferais d'une recherche anthropologique. L'avantage de cet objet littéraire insolite réside de plus dans son entreprise de se questionner sur ses rapports avec la littérature et avec l'écriture, à l'encontre de la généralité des études scientifiques. Sur cet aspect-là, des réponses très originales sont apportées, qui infirment la vision romantique et salvatrice des arts devant le traumatisme de l'abjection. En effet, la position du « Je » est toujours questionnée, de même que la raison de l'écriture ; la langue est envisagée d'une manière sociologique à l'instar de la légitimité de la victime à prendre la parole, et l'observation est posée de à son moindre intérêt par rapport à la parole de l'agresseur, si ce n'est que cette dernière serait biaisée par ses dysfonctionnements psychiques. De même, la position du lecteur des nombreuses fictions traitant le thème de l'agression sexuelle infantile est également regardée avec sévérité et soupçon, en ce qu'elle peut pêcher de voyeurisme et de quête de sensations viles.
La succession des étapes de la problématisation de la démarche d'investigation, de rédaction, de remémoration et de transmission, y compris à l'égard de la fille pré-adolescente de l'autrice, se révèle également dans la structure du récit, répartie entre une première partie intitulée « Portraits », et la seconde intitulée « Fantômes ». À travers de nombreuses références littéraires qui étayent l'expérience intime, la question de la survie et de ses conditions, non pas celle d'une illusoire guérison, apparaît comme étant la plus pertinente, et le sexuel tend à s'estomper devant la primauté de la domination, de la destruction de l'individualité d'une victime étant d'emblée vulnérable à cause de son âge. Une belle image (littéraire justement et spécifiquement tirée de la littérature fantastique) de la coexistence de deux univers parallèles, le nôtre habituel auquel se superpose la dimension du « pays des ténèbres » « où victime et bourreau sont réunis », rend compte de la survie comme d'une injonction à et d'un défi de « se maintenir au bord [de ce dernier] sans y pénétrer. » : elle constitue l'excipit de l'ouvrage qui ne fait donc appel à aucun sentiment de victimisation ni de revanche. Devant cette hauteur, même la problématique de l'impunité des criminels ou de la clémence de la société même pour les rares condamnés paraît presque dérisoire.



Cit. :


1. « C'est vrai qu'il y avait en moi quelque chose de vulnérable, une situation d'extrême solitude, d’aliénation qui me prédisposait à être victime. Je savais que s'il était arrêté, nous n'aurions plus aucune ressource, nous tomberions dans l'indigence, quatre enfants et un salaire de femme de ménage, les calculs étaient vite faits. Sans parler du déshonneur, puisque tout le monde saurait. Il me donnait de ma mère une image de femme fragile, inadaptée, incapable de survivre sans lui, dans une totale dépendance économique et émotionnelle. Ce qu'elle était probablement un peu. C'est lui qui me raconta qu'elle avait essayé de se suicider quand son amoureux était mort dans une avalanche, alors que ma sœur et moi étions petites. Elle ne survivrait pas à une nouvelle disgrâce. Et moi, étais-je prête à la lui infliger ? Je pleurais souvent, surtout quand j'étais avec lui, au moins il savait pourquoi je pleurais, au moins avec lui je pouvais me laisser aller sans que personne ne pose de dangereuses questions. Il me consolait. Comme Lolita, j'étais piégée. Moi non plus, je n'avais nulle part où aller.

"À l'hôtel, nous prîmes des chambres séparées, mais, au milieu de la nuit, elle vint me rejoindre dans la mienne en sanglotant, et nous nous réconciliâmes fort gentiment. Elle n'avait, voyez-vous, absolument nulle part où aller." » (pp. 43-44)

2. « Selon certaines études cliniques, il existe deux grandes familles de prédateurs : les "fixés", ceux qui ont des troubles liés à la dépendance et à l'évitement, caractérisés par la soumission, la passivité, l'isolement social, et les "régressés", ceux qui ont des troubles liés au narcissisme, des tendances antisociales et psychopathiques, caractérisés par le pouvoir, la domination et la violence. Parmi les premiers il y a beaucoup de personnes immatures, qui ne comprennent même pas que leurs gestes sont inappropriés. Les seconds résolvent un problème de souffrance profonde en dominant un être plus faible, plus facile à manipuler qu'un adulte, plus apte à devenir une proie. Les pervers appartiennent plutôt à ce groupe-là, mais en plus de résoudre un conflit intérieur par le viol, ils éprouvent du plaisir dans la souffrance de leurs victimes. Ils sont manipulateurs, fabriquent un système philosophique qui justifie leurs actes à leurs yeux, se croient au-dessus de la morale et des lois, se sentent supérieurs, assument leur geste.
Ceux qui fascinent le public sont plutôt ceux-là. On pourrait croire en effet qu'ils conduisent à des personnalités plus intéressantes, car a priori plus lucides, plus à même de nous dire quelque chose sur le mal qu'ils commettent et dont ils jouissent. On sera tout aussi déçu que par les autres, qui relèvent de la maladie psychique, du manque, du malheur, du serpent qui se mord la queue. Les pervers peuvent parler d'eux-mêmes pendant des heures, analyser leur propre tragédie, même essayer de comprendre l'absence d'empathie qui les caractérise. Ils se trouvent passionnants et sont souvent contents d'avoir un auditoire, mais ils n'ont rien à dire de neuf sur ce qu'ils ont fait. » (pp. 62-64)

3. « "On n'écrit pas avec ses névroses, comme le dit Deleuze. La névrose, la psychose ne sont pas des passages de vie, mais des états dans lesquels on tombe quand le processus est interrompu, empêché, colmaté. La maladie n'est pas processus, mais arrêt du processus."
Finalement, la fameuse phrase d'Artaud (citée par tout le monde, à toutes les sauces), celle qui dit que nul n'a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé, que pour sortir en fait de l'enfer, est peut-être une scandaleuse méprise. En réalité, c'est l'inverse qui se produit, c'est-à-dire que celui qui écrit, dessine, etc. est déjà de fait sorti de l'enfer, c'est justement pour ça qu'il peut écrire. Car quand on est en enfer, on n'écrit pas, on ne raconte rien, on n'invente pas non plus, on est juste trop occupé à être dans l'enfer.
Si on peut en parler, écrit Virginia Woolf, c'est que l'événement est détaché de la souffrance pure, qui se vit sur le mode de l'irréel. Il ne devient réel que quand il est saisi à travers le langage.
"J'aimerais avancer l'hypothèse que, dans mon cas, chaque choc est suivi d'un désir d'expliquer : je sens que j'ai reçu un coup ; mais il ne s'agit pas, comme je le pensais quand j'étais enfant, d'un coup donné par un ennemi caché sous la laine de coton de la vie de tous les jours ; c'est ou cela doit devenir une révélation d'un certain ordre ; c'est le signe d'une chose réelle qui se cache derrière les apparences ; et je rends cela réel en y mettant des mots. [...]" » (pp. 87-88)

4. « "Raisons que j'ai de ne pas vouloir écrire ce livre"

1) Ne pas se spécialiser dans l'écriture sur le viol.
2) A priori, je me méfie des livres qui ont des sujets, et là, difficile d'y échapper. Comment écrire quelque chose de neuf, d'esthétiquement valable si on est écrasé par le sujet ?
3) J'aimerais faire autre chose, j'aimerais penser à autre chose, avoir une vie qui ait un autre centre.
4) Plein de livres chaque année sont écrits là-dessus par des survivantes et des survivants. Surtout des fictions. Dès que je tombe dessus je les feuillette. Ils sont parfois très bien écrits, parfois mauvais. Je les lis avec le même œil. Je cherche la description précise des faits. Je veux savoir ce qu'il lui a fait exactement, combien de fois, où, ce qu'il disait, etc. Je déteste l'idée que quelqu'un ouvre ce livre et cherche ce qu'on m'a fait exactement, où on m'a mis la bite, et le referme après sans y avoir rien trouvé d'autre que cette bizarre constatation.
5) Je ne suis pas sûre de pouvoir apporter quoi que ce soit aux victimes, aux proches des victimes, aux agresseurs ni même à ceux qui veulent mieux comprendre le sujet.
6) Je ne suis pa sûre que ce livre m'apporte quoi que ce soit à moi, en tant qu'être humain, ni en tant qu'écrivaine.
7) Je ne cois pas à l'écriture comme thérapie. Et si ça existait, l'idée de me soigner par le livre me dégoûte.
Si ce n'est ni pour les autres ni pour moi, alors à quoi bon ? » (pp. 96-97)

5. « La mère est coupable. Je suis d'accord. Je ne l'ai pas épargnée au cours des différents processus de colère et de réparation qui ont eu lieu durant toutes ces années. Mais elle ne m'a pas violée.
Quand elle a su, quand je lui ai raconté, un jour dans une voiture, elle est restée sans voix, sans pensée, sans rien à quoi se raccrocher. Elle ne pouvait pas y croire. La première chose qu'elle a faite après avoir garé la voiture, c'est d'aller demander confirmation à mon beau-père. Elle est restée encore un an avec lui après cela. Elle ne pouvait pas faire autrement, selon elle, il fallait qu'elle termine ses études d'infirmière pour pouvoir assumer la charge de mes frère et sœurs. Je l'ai blâmée, mais elle ne m'a pas violée. Elle a porté plainte à mes côtés, elle a divorcé, elle a perdu sa maison, sa crédibilité dans le village, dans les yeux de ses amis. Sa vie s'est effondrée. » (p. 107)

6. « À la fin de notre entretien, je demande à l'avocate si elle pense que les choses ont changé. Elle trouve qu'aujourd'hui, par rapport à vingt ans en arrière, on prend mieux en compte la parole des victimes. Il n'y a ni plus ni moins de cas d'abus qu'avant mais plus de dénonciations. Les plaintes sont souvent classées sans suite par manque de preuves. C'est souvent la parole de l'accusé contre celle du plaignant. Dans mon cas la question ne s'est pas posée car il a avoué. Elle reconnaît que ça non plus ce n'est pas courant, et que sans doute s'il n'avait pas avoué, s'il m'avait accusée de mentir, il n'aurait pas été condamné.
Il a pris en main jusqu'à sa propre condamnation. À la fin, quand la perspective de la prison s'approchait, il a cherché à se défendre, à trouver des circonstances atténuantes, à vouloir cacher certains faits. Il voulait reconnaître sa culpabilité mais qu'on ne le punisse pas trop quand même, car il méritait de se réintégrer dans la société, il s'engagerait à ne pas recommencer. Il était digne de confiance. » (pp. 117-118)

7. « Les gens qui ne sont pas familiers du sujet imaginent qu'un viol répété pendant des années aura des conséquences essentiellement sur la sexualité de la victime. Ils se disent que ceux qui ont vécu ça doivent avoir des problèmes dans leurs relations amoureuses et leur vie sexuelle. Oui, certainement, nous avons souvent ce genre de problèmes, mais en réalité, pour un survivant d'abus, le problème de la sexualité est souvent le cadet de ses soucis. Comme on l'a dit, le viol est davantage une question de pouvoir que de sexe. Si on ne prend pas en compte cette composante, le phénomène dans son ensemble nous échappe. […] Nicolas Estano, psychologue clinicien expert auprès de la cour d'appel de Paris, explique que "le viol, plutôt qu'être principalement l'expression d'un désir sexuel, est en fait l'utilisation de la sexualité afin d'exprimer ces questions de la puissance ou de la colère. Il est ainsi un acte pseudo-sexuel, un ensemble de comportements sexuels ayant plus à voir avec le statut, l'hostilité, le contrôle, la domination qu'avec la sensualité ou la satisfaction sexuelle." […]
Il avait sur moi une toute-puissance qui lui donnait pendant le temps des viols la sensation d'être un surhomme. Il pouvait décider de ma vie ou de ma mort. Cette identité de monstre qu'ils rejettent tous ensuite, à un moment donné, ils l'ont incarnée avec une jouissance folle. Être un monstre, une fois que la société vous regarde c'est être un sous-homme, mais quand personne ne vous voit, c'est l'inverse, vous êtes un roi. » (pp. 164-165)

8. « Je veux être dans la langue. C'est ce que j'ai toujours voulu. Je suis d'accord avec les critiques exigeants qui refusent de céder au sensationnalisme, à l'émotion, au récit compassionnel. Je n'ai pas fait toutes ces années d'études pour écrire des encarts pour le _Reader's Digest_.
Mais, d'un autre côté, faire de l'art avec mon histoire me dégoûte. Cette distance qui nous protégerait, moi et mes éventuels lecteurs, des éclaboussures, me semble un peu hypocrite, un peu raide, un peu menteuse aussi. Car c'est quoi au fond cette fameuse Langue ? Qu'est-ce qu'elle a de supérieur à l'autre ? Car c'est bien de cela qu'il s'agit, d'une hiérarchie des modes d'expression en relation au traumatisme, depuis le plus bas (le populaire, le sanglant, graphique et larmoyant) au plus haut (le bien écrit, celui qui bouleverse le registre du langage pour accéder à une expression inédite), en passant par le moyen (ni mal ni bien écrit, le "peut mieux faire", qui rabâche). Pourquoi est-ce que le témoignage serait nécessairement inférieur ? Est-ce la victime qui est inférieure ? Est-ce l'honnêteté du récitant qui fait du récit un moindre texte ? Tout cela à la fois ?
Me mettre dans une position de supériorité, chercher à l'atteindre en fabriquant des machines de langues, à renverser des structures, à faire de l'inouï qui plairait aux critiques intelligents et me mettrait hors de portée du lecteur lambda, ne plus être dans le récit de vie mais dans la littérature, comment expliquer que ça me mette mal à l'aise ? Je devrais pourtant choisir cet angle-là. Considérer que le témoignage est de la sous-littérature est une posture d'élitisme culturel, mais pourquoi pas pratiquer un peu d'élitisme culturel si ça permet de se mettre à l'abri. En même temps, il me semble que se servir du malheur, de la torture, de l'abject, pour produire un objet esthétiquement valable a quelque chose de moralement assez laid. Surtout si on n'invente pas, si on se sert d'une souffrance réellement vécue par des êtres de chair. » (pp. 252-253)

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