Huit ans après _Parce que les tatouages sont notre histoire_, l'autrice se penche une nouvelle fois sur le thème du tatouage. Adepte enthousiaste de cette pratique depuis sa jeunesse – voire son enfance – et épouse du tatoueur Yann Dotwork dont elle fréquente assidûment l'atelier et qu'elle accompagne aux conventions de tatouage, l'ancienne étudiante des Beaux arts s'intéressant à l'art rupestre paléolithique nous livre ici le récit d'une expérience insolite. Elle conçoit ce qu'elle nomme un « cadavre esquisse » en s'inspirant du célèbre jeux d'atelier d'écriture inventé par André Breton, le « cadavre exquis », écriture collective dans laquelle chaque participant rédige un texte se reliant à celui de l'écrivant précédant, mais dont il n'a pris connaissance que de la dernière ligne. Pour son « cadavre esquisse », elle s'adresse à dix tatoueur.euses de son choix pour leur confier, en toute liberté et sans aucune indication de sa part, une partie de son dos à tatouer en cohérence avec les dessins déjà réalisés, qu'elle s'astreint à ne pas même regarder jusqu'à la fin du travail collectif.
Chaque chapitre de l'ouvrage se compose de réflexions théoriques sur certains aspects spécifiques du tatouage, d'un point de vue très marqué par les problématiques de l'histoire de l'art et de l'esthétique, mais aussi des analogies entre le tatouage et l'écriture, ainsi que du « journal de bord tatoué » relatant les circonstances du choix de l'artiste contacté.e, celle de la rencontre et de la réalisation du tatouage, et se terminant par un entretien avec l'artiste durant le travail ; même si une trame de questions est proposée qui permet de comparer les réponses, l'interview laisse une certaine liberté découlant sur des textes très divers. On notera en particulier la première interview, car elle concerne l'époux de l'autrice, et la dernière, avec Alexia Cassar qui est la première tatoueuse en Europe qui réalise des tatouages de reconstruction mammaire adressés à des patientes ayant subi une mastectomie oncologique.
En comparant cet opus avec celui de 2018, j'observe d'abord une très grands différence de genre : alors que le premier était narratif et en grande partie personnel, ce travail est d'abord un essai documenté et étayé par des nombreuses références littéraires et artistiques ; la part personnelle subsiste dans le récit de l'expérience du « cadavre esquisse » et en particulier dans le « journal de bord tatoué », mais même dans ces parties, ce sont plutôt les artistes tatoueurs qui sont mis en exergue plutôt que la « tatouée ». Un certain souci d'exhaustivité dans le traitement du sujet est également perceptible, qui met au second plan la concordance, portant parfois exprimée, entre le thème du chapitre et l'artiste qui exécutera le tatouage dans l'ordre pré-établi. Le résultat est donc une œuvre savante et éclairée qui rend efficacement toute sa dignité de forme d'art au tatouage. Les points de vue des artistes, parmi lesquels certains ont une grande renommée dans le milieu, dans leur variété et en particulier avec les spécificités des réponses des tatoueuses de sexe féminin, confèrent un côté empirique complémentaire par rapport aux réflexions de l'autrice, qui est également utile.
Table [avec indication de l'artiste tatoueur.euse concerné et interviewé.e, et appel des cit.]
I. Le temps du tatouage – 1. Yann Dotwork [cit. 1]
II. Un corps bien écrit – 2. Tin-Tin [cit. 2]
III. L'enfance – 3. Jean-Luc Martini [cit. 3]
IV. Une nouvelle place – 4. Didier Ra [cit. 4]
V. Nos corps libres – 5. Thanh Lan (Nagini) [cit. 5]
VI. Le corps de l'art – 6. Tonio
VII. Savoir écrire le corps – 7. Yosh
VIII. La mise en vue – 8. Emma Buck [cit. 6]
IX. Crier longtemps – 9. Christelle Bay
X. Derrière la chair – 10. Alexia Cassar [cit. 7]
XI. Le regard d'un autre
XII. La destinée culturelle [cit. 8]
Postface – « Être inimitable » par Alain Chareyre-Méjan
Cit. :
1. « Le tatouage, c'est le temps de la lecture, enfin des lectures possibles de nous : par soi et par les autres, une sorte d'échange épistolaire sans mots. C'est aussi combattre l'anonymat, se créer des signes distinctifs. Le tatouage comprend tant de choses : il est un héritage mondial, et il fait partie de la construction visible d'un monde humain partagé : Lascaux, Altamira, toutes les grottes ornées sont nos ancêtres tatouées. Et, bien sûr, nos origines humaines, Ötzi, notre Lucie à nous du monde tatoué, retrouvé dans la glace, intact, âgé de cinq mille ans. Sans parler de la notion rituelle, de l'expérience, de la rencontre, de la cicatrisation, d'un duel, d'une réconciliation, d'un au-delà, d'un en deçà, d'un renoncement, d'un renouveau, d'une espérance. Ce sont les traces d'un univers raconté sur plusieurs peaux, sur plusieurs roches dans le monde et sur des siècles. » (pp. 20-21)
2. « Le tatouage de nos jours, qu'est-il devenu ? C'est une question à laquelle je réponds souvent, dans des interviews, par exemple. On m'oriente : est-il une mode ? Est-il devenu 'has been' avec le mouvement 'clean girl' ? Il ne devient rien, parce qu'il est déjà le tout, il n'a pas besoin d'avenir, parce qu'il existe depuis la nuit des temps, et il rassemble tous les mouvements artistiques à lui seul, qu'il peut produire et reproduire – et quand je dis tous, c'est tous.
L'art pariétal, la Renaissance, les préraphaélites, le street art, le design, la sculpture, la performance, le dadaïsme, le cubisme, le fauvisme, l'art numérique, le pop art, l'art premier, le symbolisme, l'estampe japonaise, l'art brut, le surréalisme, le supports-surfaces, le body art, l'art charnel, le bodypainting, l'art abstrait, et je pourrais continuer comme ça sur des pages et des pages.
Quand il n'est pas en train de s'inspirer d'un mouvement artistique ou de s'y affilier, il se sert de celui-ci pour se diffuser.
[…]
Alors oui, de nos jours, il est tellement partout qu'on le trouve banal, insignifiant, mais vraiement ne vous laissez pas tromper, il est un geste symbolique qui se sert de tout ce qui est connu pour l'imprimer sur nous et de tous les médias pour le propager, dont en premier lieu : nos corps mêmes. N'est-ce pas incroyable ? L'artiste tatoueur est un nouveau producteur de culture et nos corps des diffuseurs de bien culturel. » (pp. 39-41)
3. « Certains me font même des compliments. Le plus beau a été : "Tu ressembles à une princesse !" que m'a hurlé une petite fille, parce qu'elle avait découvert le dragon sur le haut de mon bras. Le plus fameux, c'est que moi, en tant qu'adulte, foutue, ruinée en quelque sorte par mon âge, je ne saisissais pas le lien entre une princesse et un dragon, et je le déplorais. Je lui ai alors demandé : "Pourquoi ? Les princesses ont des dragons ? Je n'étais pas au courant." Elle m'a tout à coup regardée avec un air vraiment triste, et puis elle a souri et m'a cette fois murmuré : "OK, je sais... tu fais semblant de pas comprendre." » (pp. 70-71)
4. « Toujours selon Walter Benjamin : "On sait que les plus anciennes œuvres d'art naquirent au service d'un rituel, magique d'abord, puis religieux. Or, c'est un fait de la plus haute importance que ce mode d'existence de l’œuvre d'art, lié à l'aura, ne se dissocie jamais absolument de la fonction rituelle. En d'autres termes, la valeur unique de l’œuvre d'art <authentique> a toujours un fondement théologique."
Alors, le tatouage étant lui-même un rituel, en ajoute-t-il un encore au rituel de départ ? Non, il remet tout simplement l’œuvre à sa place originelle, il réanime son intention première, ce pour quoi elle est née. Il réactualise le pouvoir d'une œuvre, davantage que lorsqu'elle est accrochée dans un musée qui n'en a rien à faire du rituel, qui la prend pour la montrer au plus grand nombre [...] » (pp. 93-94)
5. « - Le tatouage que tu fais, il dit quelque chose de toi aussi ?
- Oui. C'est en lien avec le symbole que je fais et avec l'énergie que je mets maintenant. C'est pas vraiment le dessin, je me serais pas permis de graver sur ton corps un truc qui ne me concerne que moi, je n'exprime aucune intention si elle n'est pas partagée. Mais on échange quelque chose. Ça circule.
Elle est vraiment belle cette phrase, elle est petite mais elle en dit long : "Ça circule." Nagini a raison, le tatouage est une circulation entre l'artiste tatoueur et soi, entre soi et soi-même, entre soi et les autres. » (pp. 126-127)
6. « Le tatouage fabrique une dynamique du regard, ouvre un dialogue, car au fond il est bavard, les gens se posent des questions au loin : "Qu'est-ce que c'est ?", se permettent des commentaires de près : "Il est beau" ou "Bon sang, il faudrait me payer cher pour avoir ça sur moi !". Parfois, il dépasse la pensée et des dialogues réels se tissent : "Ça vous va très bien", "Ils sont magnifiques vos tattoos", "Vous l'avez fait faire par qui ?".
Plus j'y pense, plus je me dis qu'on pourrait aussi lire l'âge de quelqu'un à travers ses tatouages, selon l'évolution de styles dont j'ai déjà parlé, mais aussi celle des modes symboliques. Imaginons un homme qui aurait un bracelet autour du biceps représentant un fil barbelé (mode des années 1990 qui est apparue avec Pamela Anderson époque Mötley Crüe). Il aurait aussi un tribal dans le dos (typique des années 2000), une jarretière (mode du milieu des années 2000), une montre à gousset avec un cerf (2015-2020), et pour finir un signe infini dans le cou (années 2017-2023, grand cru). Eh bien, si on considère que cet homme a commencé ses tatouages entre dix-huit et vingt ans, il aurait aujourd'hui une cinquantaine d'années. » (p. 169)
7. « Souvent, elles me racontent tout ce qu'elles ont vécu de négatif : l'annonce de la maladie, la gestion des traitements, la dureté de la chirurgie... C'est nécessaire, la parole. Je dis à mes clientes : "C'est la dernière fois que vous racontez cette histoire parce que quand vous ferez votre mammographie, le radiologue ne verra même plus que vous n'avez pas de mamelon, il ne vous demandera pas ce qui vous est arrivé, au premier regard on ne verra rien." » (p. 224)
8. « C'est bizarre mais je me sens comme accompagnée maintenant, moins seule. Je réalise que certains ont lu en moi quelque chose que je ne voyais pas. Toutes ces fleurs par exemple : moi qui croyais avoir une sorte de zoo, je me retrouve avec un jardin. Je n'aurais jamais fait ces tatouages de mon propre chef, je veux dire par là que ça n'enlève en rien leur beauté propre, mais mon imagination n'aurait pas pu aller si loin. Maintenant, je suis fleurie et ornée. Tous ont raconté une histoire sur mon dos. Une histoire à la fois singulière et collective, que je vais devoir déchiffrer et écrire. La rencontre d'un dragon japonais mangeur de fleurs parce qu'aveuglé par elles. Une vache rupestre qui a quitté sa paroi pour vivre près d'un papillon dont elle est follement amoureuse. Le tatouage envoie de l'extraordinaire dans l'ordinaire. Léonard de Vinci a écrit ceci dans un de ses carnets : "Plus tu parleras avec les peaux, vestures du sens, plus tu acquerras sapience." L'humanité a besoin du tatouage pour être et devenir l'humanité.
Je me sens faite de tout ce que j'ai vécu, et aujourd'hui je peux dire que je me sens fleurie de tout ce qui s'écrit sur moi. » (pp. 247-248)
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