Dans cet essai très dense et inspirant, le penseur britannique Alastair Hemmens se penche sur l'histoire de la critique du travail en France, selon une perspective de philosophie politique marxienne, depuis Fourier jusqu'au courant contemporain de la décroissance. Suivant les pas de Robert Kurz et de la « Wertkritik » (critique de la valeur) allemande, il distingue entre deux types de critique du travail : une critique « empirique » ou « phénoménologique » qui postule que seul le travail exploité et aliéné serait délétère, d'une part, et une critique « catégorielle » ou « ontologique », d'autre part, qui trouve des arguments de réprobation et de condamnation dans la définition même du travail ayant cours depuis le triomphe du capitalisme. Pour parvenir à cette définition, il fait appel à la critique marxienne de la valeur, valeur d'échange vs. valeur d'usage, contenue dans les _Grundrisse (1857-1858)_, qui constitue, appliquée au travail, la part « ésotérique » de la pensée de Marx, à distinguer du Marx « exotérique » de la lutte des classes, ici complètement ignoré. Cette analyse de la valeur, que nous connaissons depuis les années 1970 pour avoir été utilisée par le féminisme matérialiste, est actuellement repensée et retravaillée dans de multiples domaines de la critique anticapitaliste radicale, y compris écologiste : en France, notamment par Anselm Jappe, préfacier de cet ouvrage, qui est souvent cité tout au long du texte, aux États-Unis par Moishe Postone.
En France, la critique du travail semble avoir été vivace de façon continue et par une série ininterrompue de renvois intellectuels, en temps de croissance comme en temps de dépression, depuis le socialisme utopique de Charles Fourier, en passant par Paul Lafargue, puis par les critiques avant-gardistes artistiques surréaliste, dadaïste, situationniste, enfin, après Mai 68, par André Gorz, Jacques Ellul, Ivan Illich jusqu'au célèbre essai de Boltanski et Chiapello, _Le nouvel esprit du capitalisme_. Voilà donc des apports divers, originaux et fertiles, dont une place particulière est réservée à Guy Debord, avant que le flambeau ne soit passé aux théoriciens allemands contemporains... Cependant, l'auteur ne se limite pas à analyser ces critiques en succession chronologique, il les jauge à l'aune de la dichotomie initialement énoncée entre critiques empiriques et catégorielles. Vues sous ce prisme, les approches philosophiques mais aussi artistiques-littéraires des penseurs étudiés, dont les textes semblent parfois facétieux ou utopiques jusqu'à l'abandon de toute ambition de leur mise en pratique sinon dans un lointain et improbable horizon révolutionnaire, paraissent au contraire actuellement pertinentes, immédiatement applicables à notre réalité concrète : dans le pragmatisme envisagé, ces approches sont présentées comme austères, ardues, imposant les références touffues et les démonstrations serrées qui rendent l'argumentation très substantifique et la lecture très exigeante. On ne badine pas avec un travail qui maltraite et tue par légions, avec un productivisme qui épuise l'humanité et la planète. Inutile d'opposer les classes sociales dans la lutte révolutionnaire, de s'attendre au surgissement de l'homme nouveau, d'espérer des réformes législatives apportant le bien-être, pas même par le revenu universel, tant le « travail mort » coïncide avec le capital, tant le capitalisme est capable d'intégrer ses propres critiques à son avantage : la solution, telle qu'elle est posée dans les dernières pages de la Conclusion, c'est juste d'« y aller doucement », d'« inventer concrètement un mode de vie qui ne dépende pas de la médiation du travail, de la valeur, de l'argent et de l’État » (p. 314).
Je ne m'attarde pas à résumer les principaux points théoriques, pour lesquels je renvois aux cit., ni les aspects selon lesquels les auteurs analysés se rapprochent ou s'éloignent des critères de la critique ontologique du travail. Je m'aventure plutôt dans un petit exercice d'extrapolation des concepts utilisés tout au long de l'argumentation pour parvenir à une petite hypothèse de mon cru : si la valeur d'usage peut s'appliquer également à la vie de l'individu (de même que sa valeur d'échange consiste dans les revenus qu'il peut globalement engranger dans sa vie active), on peut alors supposer que plus la valeur d'usage de sa propre vie est élevée à ses yeux, plus il déplorera l'expropriation capitaliste de la plus-value de son temps et il sera donc d'autant plus rétif à « consentir à travailler ». En cela, il pourra peut-être court-circuiter, ou peut-être même renverser l'injonction néolibérale à « valoriser » son propre « capital personnel », car précisément, il refusera par principe la « valorisation » ainsi que toutes les conséquences néfastes que celle-ci peut avoir.
Table [avec appel des cit.]
Préface d'Anselm Jappe
Introduction – Théorie marxienne et critique du travail :
Le Marx exotérique [cit. 1, 2]
Le Marx ésotérique [cit. 3, 4]
Chap. 1 – Charles Fourier, le socialisme utopique et le travail attrayant :
Loi divine
Travail répugnant
Travail attrayant
Productivité, capital et classe
Parasitisme, colonialisme et État
Domesticité passionnée
Chap. 2 – Paul Lafargue, les débuts du marxisme en France et _Le Droit à la paresse_ :
Une réfutation du Droit au travail
Un dogme désastreux
La poussière des siècles passés
Honte aux prolétaires
Le rêve d'Aristote [cit. 5]
Chap. 3 – André Breton, l'avant-garde artistique et la guerre au travail du surréalisme :
Art, Rimbaud et anarchisme
Les Temps modernes
Le travail dans la philosophie surréaliste [cit. 6]
Breton en guerre contre le travail
Dada, Duchamp et la paresse
La poésie doit être faite par tous
Le marxisme et le PCF
Chap. 4 – La critique du travail chez Guy Debord et les situationnistes :
Dépassement de l'art [cit. 7]
_La Société du Spectacle_
La dernière avant-garde [cit. 8]
Le Sujet radical
Chap. 5 - _Le nouvel esprit du capitalisme_ et la critique du travail en France après Mai 68 :
_Le nouvel esprit du capitalisme_
La « crise du travail » et l'ultragauche
Vers une critique du travail abstrait
Conclusion - _Nouvelles de nulle part_ ou une ère de repos [cit. 9]
Cit. :
1. « La valeur d'usage n'est donc pas une forme sociale transhistorique. C'est ici un sujet de confusion pour le marxisme traditionnel qui – même s'il peut, lorsqu'il considère le problème, admettre occasionnellement qu'une "mauvaise" forme de "travail abstrait" […] producteur de valeur (ou générant des profits) peut être spécifique au capitalisme – souhaite toujours maintenir l'idée d'une "bonne" valeur d'usage transhistorique issue d'un "travail concret". Une telle réflexion aporétique et finalement simpliste sur le travail signifie qu'un certain progressisme, un utilitarisme et une éthique protestante du travail peuvent souvent se glisser de manière très subtile dans la théorie critique de nombreux détracteurs parmi les plus radicaux de la société capitaliste. Par ailleurs, à l'autre extrême du spectre, cela peut s'exprimer à travers une haine des "mauvais" capitaux (et emplois) à but lucratif, au profit de la célébration du "bon" "capital productif" et du "capital (et emplois) socialement utile(s)" ; une idéologie qui a joué un rôle important dans le développement de l'antisémitisme moderne (comme nous le verrons dans notre chapitre sur Fourier), ainsi que dans d'autres formes dangereuses de pseudo-opposition à la domination capitaliste. » (pp. 35-36)
2. « La lecture "exotérique" de Marx contient cependant un certain nombre d'hypothèses très problématiques sur l'essence du capitalisme, et de l'oppression sociale dans le capitalisme, de par l'ontologie sociale du travail sur laquelle elle est construite. Le travail est-il vraiment seulement une activité neutre qui serait en quelque sorte "pervertie" dans le capitalisme ? Les êtres humains sont-ils réellement des sujets producteurs devant dominer rationnellement le monde naturel ? La vaste complexité de la société capitaliste, avec son pouvoir destructeur social et environnemental apparemment incontrôlable, peut-elle réellement être réduite aux machinations d'une classe d'élites puissantes (le 1% que de nombreux militants contemporains aiment clamer) ? Le développement de technologies productives et le franchissement de toutes les barrières externes sont-ils un bien social incontestable né du besoin humain ? Pourquoi tant de mouvements sociaux contre le capitalisme ont-ils échoué ou même, comme dans le cas du "socialisme réellement existant", sont-ils devenus l'expression la plus violente de plusieurs de ses caractéristiques fondamentales ? Surtout, comment ce développement peut-il expliquer la crise actuelle, la dégradation des conditions de travail et la difficulté de trouver du travail aujourd'hui ? Il existe bien sûr de nombreuses tentatives au sein de cette tradition exotérique marxienne pour répondre à ces questions [...] mais, parallèlement, ne serait-il pas possible que Marx lui-même, dans une autre partie de son œuvre, nous fournisse une compréhension très différente de la forme-travail et de la nature de l'oppression dans la société capitaliste ? Ne pourrions-nous pas, à la suite d'une lecture très différente de Marx, prendre à la lettre la critique du 'travail' ? » (pp. 41-42)
3. « 1 heure de travail vivant dépensé, ou d'énergie humaine indifférenciée, mesurée en temps de travail socialement nécessaire, est matérialisée par 1 heure de travail mort ou de valeur. Le but de la production est de produire de la valeur (la valeur d'usage n'apparaît que comme un sous-produit nécessaire permettant de "cristalliser" le travail mort dans un objet qui n'est pas en soi abstrait). Cependant, la valeur créée au sein de la production ne compte que lorsqu'elle est reconnue comme une dépense valable de temps de travail socialement nécessaire. En d'autres termes, une valeur ne peut être réalisée que sous forme d'échange, c'est-à-dire sur le marché, car ce n'est qu'ici, une fois la production terminée, que l'énergie dépensée peut être socialement reconnue, par comparaison à tous les différents travaux effectués dans la société. Il est parfaitement possible, et cela se produit à chaque instant de la vie quotidienne, que le travail soit effectué et que des marchandises soient produites sans trouver d'acheteur. Dans de tels cas, le travail est simplement invalidé parce que sa valeur n'a pas été réalisée. C'est précisément parce que les produits du travail ne sont pas créés pour satisfaire les besoins humains préexistants, pas plus qu'ils ne sont, dans les sociétés prémodernes, le résultat d'une discussion et d'une négociation sociales […]. Les producteurs individuels sont obligés, par des contraintes structurelles, de se faire concurrence afin de faire reconnaître la validité sociale du travail engagé pour récupérer, sous forme d'argent, une partie de la masse totale de la substance sociale, ou "valeur", produite par la société.
[…]
Au fond, la forme-travail, c'est-à-dire le travail "sans phrase", peut être définie comme la dépense d'énergie humaine indifférenciée, mesurée par le temps socialement nécessaire, dans le seul objectif d'un processus purement formel, quantitatif, fétichiste et autotélique qui consiste à transformer cette énergie en plus grande quantité d'elle-même, dans sa forme morte, autrement dit, à transformer 100 € en 110 €.
[Note 73 d'après Anselm JAPPE, _Les Aventures de la marchandise. Pour une critique de la valeur_, La Découverte, 2017] "On n'exagère pas beaucoup en affirmant que le renversement de la formule M-A-M (marchandise-argent-marchandise) en A-M-A' (argent-marchandise-argent+) renferme en soi toute l'essence du capitalisme. La transformation de travail abstrait en argent est le seul but de la production marchande ; toute la production de valeurs d'usage n'est qu'un moyen, un mal nécessaire, en vue d'une seule finalité : disposer au terme de l'opération d'une somme d'argent plus grande qu'au début. La satisfaction des besoins n'est plus le but de la production, mais un aspect inévitable et secondaire. […] Le concret sert seulement à alimenter l'abstraction matérialisée : l'argent" » (pp. 57-59)
4. « L'être humain acquiert le statut de "sujet" quand il commence à percevoir le monde comme il est, quand il s'est révélé capable de jouer le rôle de masque de caractère de la valeur, que ce soit sous forme de travail, de capital ou d'argent. En conséquence, être un sujet, c'est ironiquement être en réalité un "objet" de la valeur. Historiquement, le statut de sujet était d'abord accordé aux propriétaires blancs européens – les premiers véritables "sous-officiers" du capital – et n'a été accordé progressivement qu'à différents groupes, tels que les travailleurs, une fois qu'ils avaient intériorisé les exigences de la valeur ; c'est-à-dire une fois qu'ils étaient dignes de confiance pour mettre en œuvre, même avec enthousiasme, ses ordres et plus encore son intérêt (au nom du "progrès" technologique ou de la "République du travail", par exemple).
La critique du sujet mise en avant dans le mouvement de la 'Wertkritik' marque un point de départ majeur par rapport au marxisme traditionnel et a des implications "politiques".
[Note 91] : "La nature de la valeur et du travail en tant que formes a priori, bien qu'historiquement spécifiques, exclut évidemment le vote lors d'élections générales, la citoyenneté active ou la saisie de l’État comme moyens de résoudre le problème du capitalisme. Ces formes de 'participation' permettent uniquement aux sujets empiriques d'avoir accès à différents rôles de gestion, ou d'exprimer une opinion sur les styles de gestion, au sein du système de valorisation, qui ne pourrait jamais être voté ou aboli par une loi." » (p. 74)
5. « Lafargue est le seul auteur parmi ceux évoqués dans ce livre à avoir donné une place importante dans son argumentation au thème de la crise économique (le lien entre crise et travail). _Le droit à la paresse_ comporte même un chapitre entier intitulé "Ce qui suit la surproduction". À cet égard, il convient de remarquer que le texte a été rédigé entre 1879 et 1880, c'est-à-dire au milieu de la Grande Dépression qui a touché l'économie mondiale à la fin du XIXe siècle. La question de la crise – et donc de la pauvreté, du chômage et d'un ralentissement général de la croissance – s'imposait donc de façon empirique. Lafargue comprend la crise comme une crise de surproduction. En raison du développement technologique et d'une insuffisance de la demande, le capital est incapable de réaliser suffisamment de profits. En outre, et c'est peut-être là une contribution originale, Lafargue établit un lien entre la crise et la valeur travail. Il remarque que "la quantité de travail requise par la société est forcément limitée par la consommation et par l'abondance de la matière première". Pourtant, la politique économique bourgeoise continue d'affirmer que pour accroître la richesse des travailleurs et de la société en général, il faut trouver de plus en plus de travail, travailler de plus en plus : les économistes ne cessent de répéter aux prolétaires, "travaillez, travaillez pour agrandir la fortune sociale" et "travaillez, travaillez toujours pour créer votre propre bien-être". » (p. 158)
6. « On le voit, le rejet surréaliste du travail représente un aspect important d'une critique plus large de la métaphysique cartésienne. Descartes, à travers son 'Cogito ergo sum', réinvente le soi comme pure pensée. Son 'sujet' est une catégorie réductrice qui fait abstraction de la riche complexité de l'animal humain dans sa relation avec lui-même et avec le monde extérieur. Le 'Je' est uniquement identifié à la capacité de penser à l'intérieur des catégories de la Raison et du 'logos'. […]
L'homme qui a "consenti à travailler" a accepté la forme cartésienne de la subjectivité. Il incarne l'évidement de l'expérience humaine de tout ce qui subsiste hors de la rationalité économique. Dans une certaine mesure, nous pourrions donc considérer la critique surréaliste du travail comme le corollaire de certains aspects de la critique de la valeur-dissociation et sa critique du sujet. En d'autres termes, nous trouvons dans le surréalisme l'intuition selon laquelle le travail est une catégorie abstraite qui repose sur une division au sein même du soi comme dans le reste de la société, réduisant dès lors la complexité de l'expérience humaine ainsi que le monde à une seule et unique dimension. Qui plus est, le surréalisme est particulièrement attentif à la relation entre le caractère abstrait du travail et les conceptions modernes d'utilité. » (pp. 185-187)
7. « C'est ici, dans la critique du travail en tant que travail "producteur de marchandises", que les situationnistes franchissent une étape décisive dans le développement de la critique radicale du travail. Cet élément de la critique du travail n'avait jamais réellement été exprimé jusque-là dans l'histoire du discours contre le travail. De nombreux éléments de la dimension "artistique" de la critique situationniste étaient déjà présents, au moins de façon embryonnaire, dans l’œuvre d'André Breton et des surréalistes (et même bien avant chez William Morris). Cependant, ce type de critique ontologique plus profonde rapproche l'IS d'une critique marxienne des catégories de base qui sous-tendent les formes concrètes de l'aliénation vécue aussi bien au travail qu'en dehors, dans la vie quotidienne : la "totalité", celle de la société moderne, fondée sur le travail (abstrait). L'originalité de la théorie et de la pratique situationnistes tient pour une grande part dans cette association entre un aspect plus "ésotérique" de la théorie marxienne et la critique artistique du travail. De ce point de vue, Debord alla bien plus loin que les autres membres de l'Internationale situationniste, et c'est peut-être ce qui explique l'ampleur de l'intérêt critique encore porté à son œuvre des décennies plus tard. » (pp. 227-228)
8. « "La critique et la construction situationnistes concernent, à tous les niveaux, la valeur d'usage de la vie." L'avant-garde avait donc pour rôle de révolutionner la relation que l'humanité entretenait avec le royaume de la nécessité, sa domination étendue de la nature, en proposant une nouvelle utilisation de celle-ci dans le contexte de la croissance effrénée qui accompagna la deuxième révolution industrielle. Il paraissait totalement irrationnel à Debord, et aux situationnistes dans leur ensemble, que la modernisation dût prendre la forme du "spectacle", l'extension du règne de la marchandise à la vie quotidienne, alors qu'elle pouvait prendre la forme de la "construction de situations" : une activité non hiérarchisée à laquelle chacun prendrait part au cours du temps libre historique et irréversible qui caractérise le jeu, l'art et la fête. La "situation" était donc imaginée essentiellement comme l'utilisation collective et directement démocratique de la "plus-value temporelle" obtenue grâce à la domination rationnelle croissante de l'homme sur la nature, qui serait libérée de son expropriation par la bourgeoisie à travers l'abolition du salariat. […] Ce fut, et cela demeure encore aujourd'hui, comme une lueur de bon sens dans un monde dominé par les sinistres utopies travaillistes et autres paradis de la consommation défendus par nombre de politiciens traditionnels et même par de larges pans de la gauche dite "radicale". » (p. 244)
9. « La théorie critique du travail avancée par la critique de la valeur représente un développement particulièrement intéressant en ce qu'elle nous permet d'approfondir notre critique du capitalisme dans sa globalité. Elle nous offre les outils conceptuels nécessaires pour critiquer le travail en tant que forme sociale fondamentalement négative, fétichiste et destructrice. C'est ce qui en fait une perspective si productive et radicale pour analyser et comprendre le monde concret : elle nous propose des interrogations critiques sur le travail permettant d'établir le fait qu'il s'agit déjà, sans même qu'il soit besoin d'aborder la question de la bourgeoisie, d'une catégorie oppressive, absurde et dangereuse.
Le travail rabaisse notre manière de vivre au niveau d'un mode d'existence sociale déterminé de manière hétéronome parce qu'elle obéit entièrement à des lois au-delà de notre contrôle. Il ne reconnaît aucune limite – qu'elle soit morale, esthétique, anthropologique, ou environnementale – à son propre mouvement formel. Il force la totalité de l'humanité à vivre ce qui est fondamentalement une existence dénuée de sens et absurde. Il avilit et dégrade encore davantage tout ce qu'il ne considère pas comme "productif", tel le travail ménager et le soin aux enfants. Il est extraordinairement vorace en victimes – tuées le plus directement à travers les accidents et le stress – et a étendu son emprise jusqu'à menacer le futur même de la planète. Ironiquement, maintenant qu'il a extrait et épuisé l'énergie vitale de millions d'individus, il nous rend totalement superflus en raison de ses propres succès technologiques. Sa crise finale menace de nous détruire. La critique catégorielle du travail n'est pas, par conséquent, un quelconque exercice académique – même si elle se présente ordinairement comme un savoir "ésotérique" qui n'est pas largement compris – mais elle est absolument centrale à la compréhension de la société actuelle et au traitement des problèmes concrets qui se posent à nous. En ce sens, il est donc question ici d'une critique bien plus radicale du travail que celle qui est menée du point de vue moral traditionnel qui ne voit dans le capitalisme qu'une domination personnelle par une classe spécifique d'individus. » (pp. 302-303)
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