Cet ouvrage représente un exemple très réussi de non-fiction narrative, mêlant à parts pratiquement égales le témoignage de l'autrice, inscrite sur l'application de rencontres Tinder suite à une rupture amoureuse, et son enquête en tant que journaliste sur le fonctionnement occulté de celle-ci, en particulier au regard de l'algorithme qui préside à la mise en relation des profils des usagers ('matching'). Les deux parts sont égales, mais les mérites de chacune sont différents. De la partie autobiographique, je retiens et suis impressionné par la sincérité, par le choix de dévoiler une aussi grande part d'intimité, de vulnérabilités, de comportements, de pensées, de sentiments inglorieux et normalement inavouables. Une amie autrice, comme elle extraordinaire dans le dévoilement livresque de son intimité, m'a un jour confié en privé : « Si l'on prétend mériter l'attention du lecteur, la moindre des choses c'est bien de lui offrir la plus grande sincérité possible en contrepartie ». Je pense qu'ici aussi l'engagement est tenu : les circonstances et modalités de l'usage de Tinder par l'autrice, ainsi que sa motivation à conduire la recherche sont largement explicitées.
Très vite, cependant, Duportail développe et argumente une grande antipathie à l'égard de son sujet d'enquête, et elle ne cache pas que ce sentiment est provoqué autant pas la réticence des représentants de l'application à répondre à ses interrogations gênantes, en particulier à l'attribution d'un score secret hiérarchisant les usages, que par ses propres déconvenues dans ses expériences en tant qu'utilisatrice : déconvenues dont Tinder peut difficilement être tenue pour responsable. Ou bien si ? L'application comporte-t-elle des biais systémiques, notamment par son adhésion au patriarcat, qui pénaliseraient les femmes et les exposeraient à l'agressivité et autres vilenies des usagers hommes, en dépit de l'évidence que les usagères ont un "coût d'acquisition", autrement dit une valeur marchande supérieure à celle des usagers pour les applications de dating ?
La problématique étant posée en termes de griefs contre Tinder, l'enquête avance à la fois comme une recherche d'informations – et d'abord celle du score caché de l'enquêtrice – et comme recherche de pièces à conviction dans un procès à charge. C'est ce qui a valu à l'autrice le titre de « la Française qui a défié Tinder ». Dans la recherche d'informations, Duportail s'avère avancer avec dextérité mais également bénéficier de beaucoup de chance : assez vite, elle peut interviewer, pour une pige sur la revue « Grazia », le PDG de la société ; à défaut de son Elo Score, elle trouvera quelqu'un qui l'aidera à découvrir son taux de succès : 55%, « likée une fois sur deux » ; suite à l'envoi d'une lettre juridiquement bien formulée et référencée, Tinder lui fournira le document de 802 p. comportant une copie des données personnelles associées à son propre compte, hormis « les informations concernant de tierces personnes », mais contenant, entre autres data, le verbatim de l'ensemble de ses échanges écrits avec ses 870 'matchs', dont elle n'avait le souvenir que de 50... ; enfin, grâce à la contribution d'une jeune chercheuse, elle prendra connaissance d'un texte de 27 p. tiré du brevet des algorithmes de l'application, une découverte troublante pour comprendre comment les 'matchs' sont fabriqués de toute pièce...
Par contre, du côté des arguments à charge, les réflexions de l'autrice ainsi que les avis des spécialistes interviewés – surtout des sociologues – me paraissent laisser une issue plus qu'incertaine sur le verdict de culpabilité de « l'accusé ». Certes, celui-ci est mû par une finalité lucrative, il aspire à rendre les usagers addicts et à les inciter à se valoir de l'option payante de l'application ; évidemment, Tinder opère au sein du patriarcat, dans un environnement où l'âge, le niveau de revenus, de diplômes, de QI (mesuré à la sophistication de la langue dans les présentations de soi), mais aussi les standards de beauté et les connotations déduites d'innombrables détails sur les photos de profil, ne sont pas du tout égalitaires entre hommes et femmes ; il existe sans aucun doute un certain traditionalisme en matière de répartition des rôles selon le genre. De toute évidence, certaines fonctionnalités de l'algorithme reflètent aussi des situations de domination genrée, en dépit des protestations d'aspiration à l'égalité de la part de la marque, lesquelles ont été évitées par d'autres applications plus « féministes », comme Bumble. Enfin, la structure même du capitalisme de surveillance comporte la revente des données personnelles à des fins de marketing ciblé, et les applications de dating s'inscrivent absolument et parfaitement à l'intérieur de cette structure. Mais, une fois éclairés sur tous ces mécanismes occultés, les usagers renoncent-ils à leur consentement, ou, certains diront, à leur servitude volontaire ? Préféreraient-ils d'autres critères de matching entre hommes et femmes, peut-être plus égalitaires mais non correspondant à la réalité des préférences sentimentales et sexuelles « dans la vraie vie » ? Des femmes à qui seraient présentés des hommes plus jeunes, moins diplômes et plus faiblement rémunérés qu'elles, par exemple ? L'efficacité et l'attractivité de l'application gagnerait-elle à omettre complètement l'historique de l'appréciation au faciès préalable de l'usager, afin d'égaliser les chances de chacun d'être vu par quiconque ? Aussi inéquitable que soit l'application, son succès commercial mesurable au moment de la publication de l'ouvrage par quelque 2 milliards de 'matchs' chaque jour dans 190 pays, un million de 'dates' par semaine (p. 219), et une proportion sans cesse croissante de couples qui se forment d'abord par une rencontre virtuelle plutôt que par la « vieille » rencontre « dans la vraie vie » attestent, me semble-t-il, une indéniable forme d'adhésion à un mode opératoire qui, dans les circonstances spécifiques dans lesquelles verse chaque usager durant sa pratique, peut s'avérer non seulement bénéfique pour celui-ci – comme l'avoue l'autrice elle-même – mais sans doute même optimal.
Cit. :
1. « Depuis mon premier jour sur Tinder, il me semble ne plus être une 'loseuse' de l'amour. Tout au long de ma relation précédente, j'ai galéré, j'étais terrorisée, jalouse, en attente, puis coupable d'être jalouse. Et encore avant mon ex, pareil, aussi loin que je m'en souvienne en fait, je n'étais pas du bon côté. Là, j'ai l'impression d'être de celles qui détiennent les cartes, les codes, d'être une femme alpha comme chez les louves, une cheffe de meute, ne plus être celle qui attend, fébrile, des réponses à des messages, ne plus être celle qui court après. Enfin, j'ai purgé mon esprit de ses calamars géants... "Tu fais partie du 1% de la beauté, de celles qui ont tout pour elles", me glisse par message un homme et le pire, c'est que j'adore. Je suis enfin du bon côté de la hiérarchie, du bon côté de "l'Extension du domaine de la lutte". » (p. 17)
2. [Explication du mécanisme du Elo Score appliqué à Tinder, d'après l'article de Austin Carr : "I Found Out my Secret Internal Desirability Score and Now I Wish I Hadn't" (janvier 2016)] :
« [… ] Quand votre profil est montré à quelqu'un, vous êtes 'matché' "contre" quelqu'un d'autre. Si la personne "contre" vous a une cote haute et vous like, vous gagnez des points. Si elle a une cote basse et vous ignore... vous en perdez.
À ce niveau de l'article, je suis déjà en colère. À quel moment de notre inscription Tinder nous prévient que l'application vire à la compétition ? Comment est calculé ma cote, au départ ? Où se trouve notre intérêt, en tant qu'utilisateur, dans ce système de fonctionnement ? Pourquoi n'avons-nous pas accès à cette note ?
Le reste de ma lecture va m'achever. […] Austin Carr interroge l'équipe : "Est-ce que les informations que vous allez me donner vont blesser mon ego ?"
C'est tout ? C'est la seule question qu'il pose à l'équipe data analytics ? Non pas : "Comment sont évalués les profils ?" ; "Pourquoi ?" ; "Où sont stockées ces données ?" ; "À qui appartiennent-elles ?" ; "Combien de temps les stockez-vous ?" ; "Les vendez-vous à des publicitaires ?" Parce que oui, tiens, vendre une liste de femmes qui passent leurs journées à se prendre des râteaux sur Tinder, je suis sûre que ça intéresse des marques de produits cosmétiques, des chaînes de salles de sport, ou même d'autres sites de dating, qui pourront alors les interpeller avec une campagne de publicité ciblée : "Fatiguées par Tinder ?" » (pp. 24-25)
3. « J'ai testé Gold pendant un mois, avec son option Boost. On a droit à un boost toutes les quatre semaines. Mon profil est alors placé en "top profile" pendant trente minutes, explique Tinder. L'effet est impressionnant, l'appli décompte en direct le nombre de personnes, et le compteur s'affole, des centaines de mecs me swipent, m'indique Tinder. J'ai beau ne plus y croire autant qu'au début, me voilà flattée. On peut ensuite choisir de liker ou pas les personnes qui vous ont déjà swipé.
C'est un crime parfait cette affaire. Tinder aurait-il créé un algorithme injuste, qui mettrait les moches avec les moches et les beaux avec les beaux ? Y aurait-il une hiérarchie sexuelle basée sur les Elo Scores de chacun ? Tinder offrirait-il à chaque utilisateur la possibilité d'échapper à son propre algorithme en payant ? Et ainsi, de vivre pendant trente minutes la grande vie d'un gagnant du Elo Score, de faire une petite visite de trente minutes dans les salons de 1re classe avant de redescendre à sa place ? Tout serait alors prévu, la carotte et le bâton, le problème et la solution. » (p. 78)
4. « Dans une interview sur France 2, en 1977 après la sortie de _Fragments d'un discours amoureux_, Roland Barthes explique que ce qui nous paraissait obscène dorénavant, ce n'était plus la sexualité, mais la sentimentalité. "Dans l'époque actuelle, cette espèce d'amour-passion, d'amour-romantique, n'est plus à la mode. […] S'il s'agissait d'affirmer une perversion ou une sexualité, à ce moment-là, le sujet trouvera un langage théorique, depuis vingt ans, qui l'aidera à se comprendre et à s'affirmer. Mais s'il lui advient d'être amoureux comme on l'était du temps de Werther, eh bien à ce moment-là, personne autour de lui ne répond. […] Il y a un renversement. Et maintenant, je prétends qu'un sujet, je dis bien un sujet pour ne pas prendre parti à l'avance sur le sexe de ce sujet, un sujet amoureux aura beaucoup de mal à vaincre l'espèce de tabou de la sentimentalité, alors que le tabou de la sexualité aujourd'hui se transgresse très facilement." » (pp. 80-81)
5. [Paul-Olivier Dehaye] : « Vous êtes évaluée une centaine de fois par jour sans même vous en rendre compte. Vos données personnelles servent à vous attribuer une note sur Tinder, oui. Mais décident aussi à quelles offres d'emploi vous avez accès sur Linkedin, combien vous allez payer pour assurer votre voiture, si vous pouvez contracter un emprunt, et demain quelle publicité vous verrez dans le métro. Nous nous dirigeons vers une société de plus en plus opaque, un monde de plus en plus abstrait, où des données collectées sur vous sans même que vous le sachiez, peut-être des données vieilles de plusieurs années, auront des conséquences immenses sur votre vie. Au final, toute votre existence sera bouleversée, prédéterminée par toutes les données collectées sur vous. » (pp. 92-93)
6. [Thorsten Peetz, sociologue à l'université de Brème] :« "En quelques secondes, se joue une partition très complexe, gorgée d'enjeux sociologiques. Les travaux effectués montrent que les utilisateurs se construisent une fiction sur les potentiels partenaires qu'ils trouveront sur l'application. Ces anticipations les poussent à se présenter d'une façon ou d'une autre. Face à un profil, avant de swiper, ils anticipent également si eux-mêmes pourront plaire à la personne ou quelle opinion l'autre personne aura d'elle", explique-t-il.
L'attirance ne serait-elle rien d'autre qu'anticipation d'une validation ? Cette idée me touche. M'émeut presque. Je nous visualise tous, à swiper frénétiquement, dans une démarche prétendument consumériste ou clamant le désir d'une satisfaction purement et simplement sexuelle. En quête, en réalité, d'un regard qui valide. C'est comme ça que Tinder nous tient.
[…]
"Certains, comme l'intellectuelle Eva Illouz, argumentent que les applications de dating conduisent à une marchandisation des rencontres et de l'intime, poursuit Thorsten. Je ne suis pas d'accord. Aucun échange financier ne s'y produit. Il s'agit pour moi d'une autonomisation." » (pp. 105-107)
7. « Je me revois m'interroger : "Si j'avais un meilleur Elo Score, serais-je digne d'amour ?" Je me revois aussi pendant ma relation de quasi cinq ans avec mon ex. Je n'avais jamais cessé d'avoir peur de provoquer son désamour. Notre rupture a été un quasi-soulagement : je n'avais enfin plus rien à perdre.
Je me reconnais également dans la définition du dépendant affectif de Geneviève Krebs [2018] :
"Une personne dépendante affective vit dans un sentiment de manque et de vide intérieur qui l'angoisse en permanence. Le degré de sa dépendance est relatif à sa capacité à gérer la solitude […] Se remplir de sensations d'amour, d'attention, de présence, ou de nourriture, d'alcool, de sexe, de cigarettes, de drogue, de sport à outrance, d'achats compulsifs, etc., sont des comportements qui se rejoignent. Tout est bon pourvu qu'à ce moment de panique généré par le sentiment de vide et de manque, l'autre (l'extérieur) vienne stopper l'angoisse en rassurant, en donnant, en remplissant et en prouvant." » (pp. 137-138)
8. [Whitney Wolfe, co-fondatrice de Tinder et fondatrice de Bumble] : « - En quoi Bumble est-elle une application de rencontre féministe ?
- Nous ne nous définissons pas nécessairement comme une application de rencontre féministe, mais comme une application où les femmes ont le pouvoir. Elles seules peuvent adresser la parole à leur 'match', dans les 24 heures qui suivent. Sur les applications de dating classiques, chaque femme a reçu au moins un message agressif, violent, vulgaire. Certains des hommes qui envoient ce type de message le font car ils sont écrasés par le rapport asymétrique qui règne entre hommes et femmes sur les applications classiques. C'est ce contexte où les hommes doivent attirer à tout prix l'attention des femmes qui reçoivent des dizaines de messages par jour qui fait que certains deviennent agressifs. En sortant les hommes de cette posture de chasseur et en donnant le pouvoir aux femmes, nous posons des conditions favorables pour créer une discussion plus apaisée. Sur Bumble, vous ne recevrez pas de photo de bite ! » (pp. 184-185)
9. [Extrait du document servant de brevet pour Tinder : "US 2018/0150205A1"] : « "Le serveur peut être configuré pour rechercher des similitudes d'intérêts, de lieu de naissance, de date de naissance, de mois de naissance, d'année de naissance, d'université, de prénom, de nom de famille, de pseudonyme, de responsabilités parentales et de mots-clés pour identifier les utilisateurs qui pourraient partager l'impression qu'ils sont faits pour être ensemble."
Une fois ces similitudes détectées par l'algorithme, deux options sont envisagées : soit signaler à l'utilisateur les points communs repérés, soit ne pas les signaler. Dans le deuxième cas, l'objectif est de laisser l'utilisateur découvrir lui-même ces points communs et ainsi lui laisser croire à une sorte de destin qui aurait mené jusqu'à cette rencontre.
Sommes-nous si prévisibles, si influençables ? Avoir pensé à jouer avec notre "croyance en la destinée" ou notre "sens du destin" a quelque chose de fascinant. […] Je me souviens des années du collège où, avec mes copines, on s'amusait à remplacer notre nom de famille par celui de notre 'crush' pour voir si cela 'sonnait bien', et c'est vrai que nous riions quand nous constations avoir les mêmes initiales ! C'était un signe, obligé ! Rien n'a-t-il changé depuis ?
Je lis une interview du psychiatre Robert Neuburger, auteur de _Nouveaux Couples_ [1997]. Selon lui, chaque couple se construit autour d'un "mythe fondateur" où "chacun va à la recherche de coïncidences signifiantes prouvant que sa rencontre avec l'autre n'est pas fortuite", que les deux ont été choisis par le destin. » (pp. 200-201)
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