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[Folie et résistance | Claire Touzard]
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Posté: Mar 26 Aoû 2025 8:49
MessageSujet du message: [Folie et résistance | Claire Touzard]
Répondre en citant

De même que l'avais exploré avec Judith Duportail il y a quelques mois, je renoue avec le genre du témoignage-essai journalistique de Claire Touzard, déjà autrice d'une célèbre non-fiction narrative sur le thème de son sevrage de l'addiction alcoolique (_Sans alcool_, 2022). Diagnostiquée aujourd'hui d'un trouble bipolaire, alors que son engagement pour la cause palestinienne est au plus haut et que l'une de ses connaissances pose immédiatement le rapport entre un tel militantisme et ladite psychopathologie (!), l'autrice interroge avec sensibilité et précision, dans ce livre, la multiplicité des relations entre « folie » et société néolibérale, à partir de sa propre expérience. Il s'agit naturellement d'une très vaste entreprise, qui a eu des précurseurs théoriques illustres, dont le plus célèbre est sans doute Michel Foucault, et de laquelle, par le prisme sociologique et un peu psychologique, j'ai aussi essayé de m'approcher grâce à différents auteurs (dont j'ai retrouvés certains cités dans l'ouvrage). Mais la démarche adoptant ce genre littéraire très actuel me semble originale et féconde : elle laisse à l'autrice l'amplitude d'une perspective qui embrasse l'ensemble des dominations, de genre, de race, de classe, ainsi que le dénommé « sanisme » (discrimination basée sur la santé mentale).
De plus, j'ai trouvé cette relation que nous sommes sans doute nombreux à pressentir entre « un monde fou » et « un monde de fous » particulièrement bien développée dans ce travail, qui la décline dans les sous-thèmes suivants, que j'évoque dans le désordre :
- la folie (sans guillemets) créée par le capitalisme à travers la « rationalité capitaliste », qui s'avère être intrinsèquement pathogène ;
- la subversion contre ce système qu'il considère comme « folie » et ses moyens de la réprimer – l'enfermement, l'ostracisme et relégation des dominés et des vulnérables, la violence psychiatrique, la propagande, les mécanismes et substances addictogènes, etc. ;
- l'autocensure conséquente des militants afin de ne pas passer pour des « fous » et ne pas perdre leurs position symbolique et leurs avantages matériels afférents ;
- inversement, la neuroatypicité conçue comme un moyen de remise en cause de la norme sociale, comportant par conséquent une certaine dose de « folie » assumée et revendiquée par le militant résistant ;
- les thérapies alternatives et décoloniales des psychopathologies (par ex. l'ethnopsychiatrie) s'opposant au « bien-être » néolibéral (conception et pratiques) et mobilisant les vulnérables eux-mêmes dans leur lutte pour la guérison.
Il apparaît de la richesse de cette articulation que la place laissée au récit autobiographique est relativement moindre par rapport à l'envergure de la réflexion, tout en gardant tout son impact émotionnel (cf. par ex. les maltraitances médicales subies et les pages sur le père), alors que l'amplitude des références théoriques (même très actuelles) force l'admiration. Un seul regret, mais de taille, est que ces références n'aient pas été résumées dans une bibliographie ni même dans des notes de bas de page.



Table [avec appel des cit.]


Avant-propos sur l'usage du terme « folie » [cit. 1]

Sobriété et turbulences [cit. 2, 3]

Une folie pensée [cit. 4, 5]

Mad World

La raison des déraisonnables [cit. 6]

Le parti des anormaux.les [cit. 7]

Medical Apartheid

Le soin comme révolution collective [cit. 8, 9, 10]



Cit. :


1. « Ces "fous et folles"-là [du XVIIe siècle étudié par Michel Foucault] n'étaient pas seulement des personnes atteintes de troubles psychiatriques, mais relevaient aussi de groupes sociaux qui contrariaient un ordre moral bourgeois, et dont la classification était, somme toute, très subjective. D'ailleurs, les femmes s'élevant contre l'horreur patriarcale ont souvent été enfermées de force. Les résistant.es noir.es pour les droits civiques également. Michel Foucault le résume en une fameuse formule, souvent citée : "La folie n'existe que dans une société, elle n'existe pas en dehors des formes de la sensibilité qui l'isolent et des formes de répulsion qui l'excluent ou la capturent."
Chaque période "crée" et identifie ses fous et folles, et il est bon de se demander : à notre époque, qui sont-ielles ? Qui sont les êtres subversifs qui ennuient l'ordre du monde ? Que met-on derrière la notion de folie, dans une ère où nous sommes de plus en plus aliéné.es par le système, et gouverné.es par des tyrans sanguinaires dont la santé mentale est plus que douteuse ? Est-ce que cette "santé mentale" n'est pas elle-même un outil d'oppression, de hiérarchie ? » (p. 15)

2. « Il est assez évident que l'on ne peut pas aller mieux dans un monde où s'accroissent les écarts entre plus riches et plus précaires, où l'on asservit les personnes les plus fragiles socialement, et dans le même temps , où la culture du "bien-être" est intrinsèquement liée à la réussite capitaliste et donc à des notions violentes : compétitivité, performance, productivité, suprémacisme. Dans ce monde-là, le bonheur devient une valeur payante et élitiste, vidée de son sens, qui n'est accessible qu'aux plus privilégié.es. Les recherches sur les liens entre capitalisme et mal-être social sont multiples. Historiquement, nombre de psychiatres ou penseur.ses de la santé mentale, décoloniaux et engagés, comme Frantz Fanon ou Erving Goffman, ont exploré comment les troubles psychiques peuvent être exacerbés ou causés par des structures sociales oppressives : racisme, colonialisme, ou exploitation économique.
[…]
Malgré cela, il faut continuer à se réinsérer, nous dit-on, et les professionnels de santé prescrivent des antidépresseurs pour que nous puissions retrouver une "sérénité" au travail : en somme, il nous incombe la tâche d'être heureux.ses dans des structures qui font tout pour que nous ne le soyons pas. » (pp. 24-25)

3. « Le fait que les activistes deviennent aussi des marques et s'approchent du pouvoir a pour conséquence qu'ielles s'apolitisent, pour ne pas perdre leurs revenus, leur capital. Dans ce contexte, la santé mentale devient un outil pour améliorer la productivité de personnes déjà en vue, et non une arme pour libérer les plus vulnérables, et nous passons à côté des urgences du féminisme et de la lutte antiraciste. L'essayiste Sandrine Holin, qui a exercé dans le secteur des affaires publiques et de la finance, explique que le néolibéralisme est allé jusqu'à saborder le féminisme actuel, le transformant en une quête individuelle. […]
Naomi Klein a constaté ce délitement de la solidarité, notamment dans les rangs de la gauche, après le confinement dû à la pandémie du Covid19. » (p. 31)

4. « La maladie est un espace périphérique, de réflexion, qui permet d'observer tous les mécanismes inhumains, qui nous empêchent de vivre pleinement en tant qu’individus particulièrement sensibles. Notre décalage au monde, je le vois comme un espace de pensée. On ne questionne pas la norme quand on s'y conforme. Nous sommes anormaux.les, selon des critères psychiatriques, et donc nous sommes amené.es, un jour ou l'autre, à scruter, questionner, déconstruire les normes qui nous oppressent, tout comme les personnes queer ou racisées. Nous tentons ici d'observer les systèmes de discrimination liés au racisme ou à l'hétéronormativité, nous tentons, parfois inconsciemment, de déconstruire les règles de la normativité psychique, les frontières entre une présupposée "folie" et une "rationalité" admise.
[…]
Chacun.e de ces auteur.ices m'ont permis d'envisager que la vulnérabilité, bien que honteuse pour nos sociétés, rejetée aux confins du monde capitaliste, est une fierté pour certain.es, un signe de reconnaissance. Cette masse de fous, ces corps hagards, ces cœurs meurtris, ces cerveaux abîmés, ces vies dures et ratées m'ont rassurée. J'ai réussi à ne pas mourir grâce aux autrices que j'ai citées plus haut. J'ai évité la tentation du suicide – qui a été grande de nombreuses fois – en me retrouvant dans leurs mots, leurs images, en ayant l'impression que leurs œuvres formaient pour moi un lit tendre, une soupape, un endroit dans le monde où me réfugier. Je me suis constitué un espace, une communauté : le pays rêvé des 'freeks'.
Je ne dirais pas que la maladie est une pensée, mais qu'elle crée une pensée – une pensée que je reconnais. Je reconnais la parole et les écrits des gens fragiles, car ils explorent le sensible. Dans leurs récits, la défaillance se déshabille, elle ne s'embarrasse pas de métaphore filée, elle est rêche, parfois violente, parfois absurde, drôle, elle sait se regarder et rire d'elle-même, ne craint pas de se montrer dans son plus simple dénuement. Elle explore d'autres territoires, son intensité est différente, elle laisse percer d'autres formes de lumières. » (pp. 47-48, 49-50)

5. « Il faut sans doute être un peu fou et folles pour oser rêver mieux, pour sortir de ce schéma brutal imposé, qui nous semble indestructible. Toutefois, cette folie nous rendra sans doute un peu plus heureux et heureuses car c'est bel et bien la rationalité actuelle qui est en train de nous détruire psychiquement.
Le militantisme en soi est une forme de "folie" puisqu'elle dérange les normes sociales. Il s'agit de prôner la "désobéissance civile", c'est-à-dire d'inviter à aller à l'encontre d'un certain ordre établi que l'on estime rationnel, même s'il ne l'est pas.
L'engagement demande un esprit créatif, dans le sens où l'égalité sociale ou la justice doivent être pensées, car elles n'existent pas. Être de gauche, à partir de là, c'est inventer, imaginer, cela demande un degré de projection qui n'est pas forcément accessible à tout le monde, voire qui peut s'avérer effrayant. Voilà pourquoi les "fous" seraient de gauche. Mark Fisher encore, dans _Désirs post-capitalistes_, parle de cette nécessité de la gauche d'imaginer un avenir différent. Selon lui, elle a souvent échoué à proposer des visions inspirantes d'un futur post-capitaliste, se cantonnant à résister, sans proposer d'alternatives attirantes. Il propose d'aller chercher des éclats d'utopies das la culture populaire et notamment dans la science-fiction. » (pp. 58-59)

6. « La propagande crée des effets psychologiques violents : elle durcit les préjugés, produit ce que l'on appelle la "cristallisation psychologique", elle aliène, elle crée du besoin – elle devient une vraie dépendance, car elle donne un sentiment d'excitation, et in fine peut entraîner une vraie dissociation psychique, c'est-à-dire que la personne finit par agir de façon quasi déconnectée de sa pensée. Or il faut savoir que la Silicon Valley a intégré le principe même de la propagande dans la conception des réseaux. […] Fogg constate que les principes persuasifs tirés de la psychologie sociale sont tous applicables à la sphère numérique, qu'il s'agisse de l'apprentissage social, de la soumission à l'autorité, de la réciprocité, ou du désir de conformité, et ses travaux vont largement inspirer Facebook et consorts.
La liste est longue, mais le pouvoir, les industriels ou les groupes marketing regorgent d'idées pur influencer notre psyché. Par exemple, la création de récompenses éphémères et aléatoires qui excitent notre circuit dopaminergique et provoquent l'addiction. La théoricienne Luciana Parisi pense que les machines s'introduisent désormais directement dans la plasticité neuronale de nos cerveaux par le biais d'images de marque et du marketing. » (pp. 90-91)

7. « La prolifération d'autodiagnostics prouve surtout la nécessité pour beaucoup de jeunes de trouver un sens à leurs difficultés d'adaptation ou à leur tendance à l'échec. Elle souligne aussi la nécessité de se fédérer dans des communautés d'entraide. Beaucoup d'entre elleux sont fragilisé.es par le manque de perspectives, d'avenir et n'ont pas forcément le désir de militer. Quelque part, être TDAH, c'est un tampon, un label qui permet de dire : "ce n'est pas ma faute si je n'y arrive pas" et c'est une façon de se connecter à d'autres personnes traversant ces difficultés.
Évidemment que les institutions font les choses à l'envers, quand elles stigmatisent la "mode" du TDAH au lieu de comprendre ce qui se trame ici et d'observer leur responsabilité dans ce sentiment d'abandon et d'inadéquation. Qui ne rêve pas d'une explication médicale à son désespoir ? Au fond, il y a quelque chose que je trouve très intéressant derrière cela, un désir politique d'interrompre le système, en se disant défaillant, en refusant ces rouages. Être défaillant serait la nouvelle forme d'insoumission et de rébellion ? Et si c'était tant mieux ? Pourquoi ne pas utiliser cela pour repenser le monde ? Pourquoi ne pas partir de cette inadéquation partagée, pour transformer la société ? Ne serions-nous pas tous et toutes anormaux.les dans un tel monde, et ne devrions-nous pas en faire une fierté ? » (pp. 110-111)

8. « La révolution des Young Lords est une révolution de "temps morts" c'est-à-dire qu'il ne s'agit pas tant de grands actes et d'ébullition politique, que d'un travail de fond, pour améliorer la vie et le bien-être des plus précaires. En cela, leur approche est enthousiasmante. Nous nous focalisons beaucoup sur les lois, les actions politiques, les débats, mais cette vision d'une politique qui se concentre sur le quotidien, va à l'essentiel, fait réfléchir sur le concept de lutte en soi. N'y a-t-il pas autant de luttes structurelles à mener, finalement, en dehors des manifestations contre les réformes ou les coups fascistes portés à la démocratie par notre gouvernement ? Est-ce que revenir à ce qui libère structurellement les gens, les sortir de l'urgence, n'est pas le meilleur moyen de mobiliser chaque individu en vue d'une révolution ? En fédérant autour d'un besoin primaire, en rassemblant des gens sur des questions qui les concernent, les Black Panthers et les Young Lords ont diffusé leurs idéaux politiques et surtout ielles ont montré, dans l'action, dans le faire, qu'il était possible d'améliorer leurs conditions de vie. Offrir de bonnes conditions de santé est un premier pas vers la lutte, un pas que nous oublions souvent. » (pp. 171-172)

9. « La violence du système de santé américain a sans doute placé la question [de la "healing justice"] au centre de tous les mouvements antiracistes et féministes, alors qu'en France, si la question est très développée dans certains milieux activistes, le sujet est resté un peu en périphérie. Ce n'est que depuis quelques années qu'il devient un courant politique fort à part entière. Il ne s'agit pas seulement de parler de "santé mentale" mais de déconstruire ce concept néolibéral, et de l'entrelacer avec des réflexions féministes, décoloniales, des savoirs holistiques et non-occidentaux, avec des pensées politiques et économiques.
Cette place de l'individu "anormal", vulnérable, repoussé aux frontières des villes, dans des espaces reclus, cachés, devrait être l'une de nos principales réflexions. Comment libérer les corps abîmés, les psychismes détériorés, comment replacer les fous et les folles, les malades, au milieu de la Cité ? Comment intégrer la vulnérabilité au cœur de nos systèmes, et comment considérer cette vulnérabilité comme un pouvoir, un savoir ? Comment sortir nos esprits, nos cerveaux, d'espaces capitalistes qui génèrent l'inverse de ce qu'ils prétendent offrir ?
En France une jeune génération a déjà mis ces questions sur la table en créant des sas de respiration communautaires, des lieux d'échanges, tournés vers un soin politique, à la confluence de nombreuses réflexions actuelles. » (pp. 174-175)

10. Excipit : « Le soin commence par la terre qui nous est donnée, le respect et la liberté qui sont des conditions premières, par le décolonialisme, l'anticapitalisme, l'écologie sociale, la justice, la mise à mort du patriarcat et de tous les systèmes suprémacistes de domination. Voilà où commence le soin. Le reste n'est que l'après, le reste n'est que la réparation d'une terre et de corps brûlés à différentes échelles par des politiques désastreuses.
Il y a beaucoup de choses à revoir pour soigner le monde et nous soigner, et il existe déjà tant d'éléments dans les livres et au sein des communautés ostracisées. La révolution de nos corps se fera par-là : par la lecture des textes qui sauvent, par notre capacité à nous regrouper dans des lieux autres que ceux rythmés par notre système, par la volonté de nous extraire non pas pour nous couper mais pour nous connecter, pour recréer des alternatives, des espaces de soin, des espaces de pensée, où l'autre n'est plus un corps étranger, mais offre la possibilité de faire corps. D'inventer, d'imaginer.
Avant que nous puissions mener une folle révolution. »

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