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[Peaux vives | Alice Renard]
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Posté: Aujourd'hui, à 15:56
MessageSujet du message: [Peaux vives | Alice Renard]
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1. Jeanne, Calvados, Normandie, 1890 [Questionnements sur la vieillesse d'une paysanne le jour de son trente-cinquième anniversaire]

2. Camille, Noirmoutier, 25 décembre 1998 au petit matin [Refus d'accéder à la féminité d'une petite fille de onze ans]

3. Robin, Un château, quelque part en Cornouailles, 1292 [Angoisse devant l'étendue du monde d'un jeune prince ayant reçu une mappemonde et résolution de s'enfermer dorénavant dans sa chambre minuscule sans contact avec l'extérieur]

4. Gilles, Paris, place de l'Odéon, 2002 [Conception de son errance par un SDF comparée avec celle de deux jeunes passants apitoyés]

5. Alexeï Alexandrovitch Petrovna, Un petit village à trente kilomètres de Saint-Pétersbourg, 1804 [Auto-da-fé de sa bibliothèque, livre après livre, suite à la déception d'un gentilhomme vis-à-vis du savoir]

6. Martin Jr, Monte-Carlo, principauté de Monaco, hiver 2010 [Réflexions sur le cirque d'un dresseur de lions]

7. Charles-André Gaspard, Nantes, 1972 [Un ingénieur naval retraité est en train de réaliser la maquette du paquebot _France_ à l'élaboration duquel il avait participé, lorsqu'un appel téléphonique lui annonce le décès de son fils dans un accident de la route]

8. Maria, Tunis, 1956 [Fille adoptive de Pieds-noirs français, la jeune femme de vingt ans s'apprête à quitter son pays de naissance qui va accéder à l'indépendance]

9. Racine, Bruxelles, 2018 [Ses graffs, sa technique, les murs choisis et la signification de son « blase » expliqués par un tagueur]

Voilà les « portraits » qui composent la galerie de personnages qu'est ce recueil. Je ne parlerais pas de nouvelles, ni de simples images, mais de « portraits en situation ». En effet, il manque le déroulement d'une action dramatique qui caractérise le genre de la nouvelle, et en même temps ces personnages sont saisis dans un moment dynamique susceptible de faire basculer leur identité ou bien de la caractériser. Je n'ai trouvé aucun lien significatif (sauf parfois des clins d’œil purement anecdotiques) entre les personnages, d'où une grande déception par manque de structure, contrairement par ex. à _La Ronde des poupées_ par Tatiana Arfel, que j'avais cru pouvoir rapprocher par analogie à cet ouvrage. Le fil rouge que pourrait indiquer le titre, la peau, ne m'a pas semblé correspondre à une idée narrative systématique et cohérente. Pas plus que les dessins de mains, réalisés en aquarelle par l'autrice dans les replis des couvertures, associés à chaque personnage, qui sont pourtant assez esthétiques. La caractérisation des personnages par rapport à la situation respective, y compris du point de vue stylistique, est généralement réussie. Cependant j'ai ressenti un goût âpre de « fruits non mûrs », comme si ce livre était un carnet de croquis de personnages, sans doute utilisables dans une fiction plus développée à venir, dont la publication est actuellement prématurée.
Comme de nombreux lecteurs et critiques, j'ai été profondément impressionné par le premier roman d'Alice Renard, _La Colère et l'Envie_, paru en 2023. Saluée comme autrice d'un chef d’œuvre absolument original et couronné par plusieurs prix littéraires à l'époque, je présume qu'elle a pu subir des pressions pour ne pas laisser s'écouler trop de temps avant la parution d'un deuxième opus, sous peine d'être oubliée. Mais hélas, notoirement, l'épreuve de la deuxième publication est souvent implacable...


Cit. :


« Tout ce que je savais s'était mis à me broyer le cœur, comme une maladie, et je haletais sous le joug de mes références, les yeux aveuglés par les filtres que j'y avais entassés pour mieux voir, les oreilles bouchées par le murmure continu des ancêtres, les mains moites et brûlantes ne sachant plus rien tâter que des idées, puisque c'était à elles que j'avais voulu, inlassablement, tout sacrifier.
Le jour de mes quarante ans, dans la bibliothèque de mon palais de Saint-Pétersbourg, je suis devenu un homme incapable de sentir, obstrué par les théories, le sentiment épais et profond à en devenir illisible, et j'ai compris qu'il était presque trop tard et que tout ce qui allait se présenter à moi désormais, je ne l'aborderai plus seul et en lui-même, mais selon un jeu de correspondances infinies, de textes en textes, de poèmes en traités, d'anecdotes latines en fables, et que le monde était sur le point de perdre à tout jamais son goût originel. Son goût pur, sans allégorie, brut et sans détour. » (pp. 72-73)

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