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[La terreur masculiniste | Stéphanie Lamy]
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Sexe: Sexe: Masculin
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Posté: Aujourd'hui, à 16:14
MessageSujet du message: [La terreur masculiniste | Stéphanie Lamy]
Répondre en citant

L'on est nombreux à constater ou au moins à supposer que les avancées féministes récentes, comme toujours, s'accompagnent de réactions antiféministes violentes, dont les violences conjugales et les féminicides, qui visent à confirmer voire à consolider la domination masculine et à entraver l'émancipation féminine. Mais, plus spécifiquement, les derniers phénomènes réactionnaires en date se manifestent aussi par un ensemble hétéroclite d'idéologies regroupées désormais sous le nom de masculinisme, qui prolifèrent particulièrement sur Internet. Inversant les résultats des études féministes en vue de fantasmer une société qui deviendrait « féminisée » et à l'intérieur de laquelle les hommes acquerraient un statut victimaire (« éternels éconduits », « pères privés de leurs enfants lors du divorce », « masculinité mise en péril par le féminisme », « défavorisés par le mouvement LGBT+ et le grand remplacement », etc., etc.), différentes mouvances de conceptualisation complotiste et de coaching se mettent en œuvre pour contrer la « misère sexuelle » des intéressés. Ce masculinisme eût fait l'objet de cet essai si celui-ci avait été plutôt descriptif, comme je l'espérais, ayant pu au choix se limiter à un terrain d'enquête uniquement francophone ou bien global, à l'image de l'étendue de l'Internet. Mais ce livre a plutôt l'ambition de démontrer une thèse : que ces mouvances masculinistes possèdent en réalité toutes les caractéristiques du terrorisme, à l'instar du djihadisme, aussi bien dans leurs actions directes qui incluent également des attentats meurtriers, tant dans la sphère publique que privée, que dans les mécanismes de radicalisation de leurs recrues. Exclues jusqu'à présent des analyses institutionnelles et des politiques publiques conséquentes de « sécuritisation », c'est-à-dire des stratégies de prévention et de lutte contre la criminalité terroriste, les violences masculinistes, notamment les cyberharcèlements et autres formes de violences basées sur le genre facilitées par la technologie ont jusqu'à présent été interprétées surtout sous le prisme des dérives sectaires, à tord d'après l'autrice. Et cette méprise est considérée implicitement dans le seul cadre de la France, alors que les exemples de violence considérés concernent le monde anglo-saxon en particulier.
Pour preuve de cette volonté demonstratrice, le plan de l'ouvrage qui fait précéder la partie « De quoi parle-t-on ? » à la partie « De qui parle-t-on ? », consacrée aux acteurs de cette nébuleuse masculiniste.
La définition du masculinisme proposée (cf. cit. 1), dans un esprit plutôt gramscien, me paraît très convaincante, tout comme la démonstration des mécanismes de radicalisation des masculinistes. Ma lecture préalable de l'enquête de Pierre Gault, _Dans la peau d'un mascu_, a compensé la perplexité de devoir attendre la moitié du livre pour que soient enfin décrits les groupes masculinistes dans toute leur multiplicité très déroutante – alors qu'ils sont nommés souvent, avec des renvois si fréquents qu'on aurait presque envie de sauter des pages...
Cependant je demeure dubitatif quant à la démonstration en soi. Ou plutôt, je me demande si finalement, si elle était adoptée entièrement, elle ne desservirait pas le propos, en minorant l'amplitude des actes de violences. En effet, s'il l'analogie est assez évidente avec le terrorisme dans les attentats masculinistes – qui me paraissent heureusement très sporadiques en France jusqu'à présent (si même il y en avait déjà eu...) – elle me semble beaucoup plus problématique pour la qualification des formes de violences qui sont hélas très répandues ici aussi : les cyberharcèlements, les harcèlement de rue, les violences conjugales, même les féminicides... Si en revanche le discours médiatiques s'orientait vers une caractérisation de toutes ces formes de violence sous la catégorie du terrorisme, déjà abondamment enflée par les actions directes des militants écologistes, sous prétexte que les parcours individuels de radicalisation des masculinistes s'apparentent à ceux des djihadistes, les risques sont significatifs, me semble-t-il, de banaliser les crimes ainsi que de surmédiatiser les violences de genre à les exposer en donnant finalement une visibilité excessive aux théories de ces « prédicateurs individuels », comme le redoute l'autrice elle-même dans la Conclusion (p. 163). La menace de la progression idéologique masculiniste existe ; peut-être convient-il également « d'adopter un langage sécuritaire pour définir les actes de violence motivés par l'offre idéologique masculiniste » (p. 159), mais la lutte contre l'hégémonie culturelle, si l'on veut bien se placer dans la continuité de la pensée de Gramsci, ne s'opère pas, me semble-t-il, dans la confusion des actes criminels ni dans le recours à la répression policière comme unique remède.




Table [avec appel des cit.]

Introduction [cit. 1]

Partie I : De quoi parle-t-on ?

Chap. 1er : Sexisme, misogynie, antiféminisme, masculinisme :

Angles morts et biais sexistes dans l'approche de lutte contre le terrorisme [cit. 2, 3, 4, 5]

Chap. 2 : Les milieux de radicalisation violente masculinistes [cit. 6]

Partie II : De qui parle-t-on ?

Chap. 3 : Taxonomie

Chap. 4 : Les Tradis :

Les fondamentalistes
No Fap
Les droits-de-l'homministes – les pères enragés, les hypocondriaques

Chap. 5 : Les Primitifs :

Les paléo-masculinistes
Les chamaniques

Chap. 6 : Les Relationnalistes [cit. 7] :

Les Pickup Artists (PUA)
Les incels
Les Men Going Their Own Way (MGTOW)

Chap. 7 : Les Performatifs :

Les flexeurs
Les gamers
Les 'nice guys'
Les 'Social Bros'
Les Hoteps

Conclusion [cit. 8]


Cit. :


1. « L'objectif stratégique des milieux masculinistes est de transformer les normes sociales et légales sur ce qui constitue la violence "acceptable" sur les femmes – les violences étant l'expression des rapports de domination. Cela n'est possible que si cette ligne est flexible, malléable et à géométrie variable. Au sein des sociétés dans lesquelles des ressources politiques et économiques sont dégagées pour mettre en œuvre l'égalité réelle entre les genres, les milieux masculinistes contemporains agissent en minorité active "d'une classe sociale masculine" pour influer sur les normes sociales et légales qui gouvernent les relations hommes/femmes, ainsi que sur l'accès aux ressources nécessaires pour rendre ces normes applicables. […]
[…] Le consensus établi entre minorité active et majorité des hommes autour de la flexibilité de la ligne permet de rétrécir ou d'élargir les espaces dans lesquels les propos ou violences misogynes seraient socialement acceptables, voire valorisés par la classe sociale des hommes ; et ce, selon un calcul risque (isolement social, poursuites judiciaires) / bénéfice (contrôle et pouvoir personnel, collectif) bénéfique pour eux. » (p. 14)

2. « Or, les masculinismes ne sont pas des dérives sectaires ni des sous-cultures d'Internet, mais des mouvances identitaires violentes, des acteurs non étatiques qui prônent une guerre dite "hybride" (cybernétique, 'normfare' et 'lawfare' […], cinétique, etc.), afin d'atteindre des objectifs idéologiques à l'échelle sociétale. S'en acquitter dans un rapport sur les dérives sectaires, alors que les auteurs d rapport admettent eux-mêmes que ces pratiques se fondent sur un corpus d'idéologies violentes, me semble symptomatique d'une volonté de ne pas les nommer comme mouvances extrémistes et politiquement motivées. En ce sens, le terrorisme masculiniste met à mal les représentations que nous nous faisons de ce type de violences et les approches traditionnelles pour prévenir, décrire et punir les passages à l'acte. » (p. 32)

3. « Puisqu'on ne combat pas une tactique (le terrorisme), c'est sur l'endroit de la radicalisation et du financement que les pouvoirs publics concentrent leurs efforts pour lutter. Des outils existent pour évaluer si un individu est radicalisé, bien qu'imparfaits, pour repérer des comportements déviants. Regardons la grille d'analyse de la Miviludes [Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires] : on y lit les éléments constituant une radicalisation extrémiste :
- "Processus graduel qui conduit l'individu à adhérer à une idéologie ou à des croyances extrêmes qui légitiment la violence." Ce processus est bien présent dans les milieux masculinistes. Légitimer la violence est même consubstantiel à l'offre idéologique masculiniste.
On lit également que la "Contestation violente de l'ordre établi pour des motifs personnels, politiques ou politico-religieux" est un marqueur de la radicalisation. Ici aussi, dans les milieux masculinistes, la thèse conspirationniste d'une féminisation de la société permet de contester l'ordre qu'ils estiment établi. Mais aussi "Risque d'actions violentes" : dans les milieux masculinistes ces actions sont non seulement fantasmées, mais exprimées et mises en œuvre. Au niveau du comportement, la grille pointe les "Changement plus ou moins perceptible, idéologisation et acquisition de techniques préparant à des actions" : la propagande masculiniste façonne la vision du monde, et les rites spécifiques aux divers milieux, ainsi que le transfert de compétences légales, techniques et technologiques, outille ses membres. Par ailleurs, l'individu est en "Perte de confiance et sentiments de ne pas avoir sa place dans la société" ; […] La grille parle aussi de "Défiance à l'égard des discours qui font habituellement autorité" : on remarque la défiance à l'égard des statistiques et études sociologiques au sein des milieux masculinistes. Mais aussi la "Recherche d'un cadre structurant, d'une vérité rassurante et d'une affiliation dans un groupe soudé" : c'est la fonction même de l'offre radicale idéologique masculiniste de donner à la "simple" haine des femmes, misogynie dite "ordinaire", un cadre idéologique et une communauté d'hommes qui la promeuvent. » (pp. 37-38)

4. « Les TFGBV ['Technology-facilitated-gendre-based violence'] prennent plusieurs formes : "sextorsion" (chantage par la menace de publication d'informations, photos ou vidéos à caractère sexuel), "doxxing" (publication d'informations personnelles privées), cyberintimidation, cyberharcèlement sexuel et de genre, harcèlement en ligne, sollicitations et mise en confiance à des fins d'agression sexuelle, hacking, discours misogynes, usurpation d'identité numérique et "femspoofing" (usurpation d'identité "parodique" pour dévaloriser), utilisation de la technologie de la technologie pour localiser les victimes pour leur infliger d'autres violences, abus basés sur l'image (partage non consensuel de photos intimes, montages sexualisés, ou au contraire "rhabiller" les femmes pour les rendre plus pudiques). La technologie et les espaces virtuels sont de plus en plus détournés de leur usage premier pour servir d'arme contre les femmes et les filles, au seul prétexte de leur genre. Rappelons que les campagnes de cyberharcèlement, devenu l'un des modes d'action privilégiés des forces réactionnaires, sont avant tout des expressions de refus d'entendre un interdit posé par les cibles. Ce sont des opérations de contournement du consentement des femmes. » (p. 59)

5. « […] La figure du terroriste est représentée comme étant déviant à la norme sociale ; une menace exogène, souvent racisée. D'ailleurs, les quelques attentats masculinistes qui ont été identifiés en tant que tels, l'ont été car associés, à tort ou à raison, à la mouvance incel. J'explique cette fascination pour les incels (au détriment d'intérêts portés sur les autres milieux radicaux masculinistes) par plusieurs facteurs. D'une part, par le "body count" : le nombre de personnes assassinées par des attentats incels. Ce milieu radical a déjà fait preuve de sa capacité d'agir et, de plus, se sert de l'héroïsation des auteurs (apologie du terrorisme) afin de stimuler un mimétisme et galvaniser le milieu. Puis, par le choix de leurs cibles qui ne sont pas seulement les femmes ou les féministes, mais aussi des hommes et la société tout entière : leurs actions directes se déroulent principalement, mais pas exclusivement, dans l'espace public, par quête de sensationnalisme et de difficulté à cibler des femmes spécifiques – car, par définition, ils sont célibataires. Enfin, leur déviance des normes de la masculinité hégémonique (par rapport à d'autres milieux radicaux masculinistes) fait d'eux une bizarrerie curieuse, des "figures irrégulières" dont la mise en récit de leurs actions génère des clics. » (pp. 61-62)

6. « Le terrain numérique est ainsi le terrain d'action privilégié des milieux masculinistes. Les sociétés du numérique offrent aux individus des outils pour produire, diffuser et amplifier de la propagande masculiniste à des fins de recrutement et de radicalisation, mais aussi des espaces de coordination d'action violentes. Ces dynamiques de sociabilisation masculine favorisent non seulement l'apologie de l'usage de la violence ("Male Peer Support") mais aussi les prises de risque et les discours toujours plus outrageants. Par exemple, une étude qualitative de courte durée menée pour le think tank ISD (Institute for Strategic Dialogue) a analysé les recommandations algorithmiques et les trajectoires fournies à 10 comptes à l'identité masculine nouvellement créés. Au fur et à mesure de l'avancement de l'étude, chaque compte s'est vu recommander des vidéos avec des messages hostiles envers les femmes et le féminisme. Suivre les recommandations, regarder et aimer le contenu suggéré a entraîné la recommandation, par les plateformes, d'un contenu toujours plus ouvertement misogyne. Ce phénomène était encore plus agressif pour l'offre YouTube Shorts, qui semble avoir mis en relation ces comptes avec des vidéos plus extrêmes dans un délai relativement court. Ainsi des jeunes hommes, adultes ou mineurs, sont guidés par des entreprises du numérique vers des milieux toujours plus radicaux via l'exploitation de leurs données privées qu'ils fournissent aux sociétés du numérique. Ces entreprises capitalisent donc sur la misogynie violente – un chiffre d'affaires qu'ils se font au détriment de la sécurité des femmes. » (pp. 77-78)

7. « Un autre grand groupe d'offres idéologiques masculinistes construit l'identité masculine en relation avec l'accès aux corps des femmes. Ils conçoivent ce rapport soit pas la multiplication voulue, soit par le renoncement (théorique) à cet accès. Les relationnistes adoptent une posture victimaire et s'investissent dans l'arène de la contestation de l'émancipation économique et sexuelle des femmes. La crise fabriquée ici est celle qui prétend que les femmes auraient un pouvoir absolu en matière de choix de partenaires sexuels. Cette catégorie d'offre radicale est la plus prolifique dans la production de contenus propagandistes outranciers. » (p. 113)

8. « Selon le sixième état des lieux du sexisme en France publié par le Haut Conseil à l'égalité entre les femmes et les hommes, en 2024, un quart des hommes de 25-34 ans pense qu'il faut parfois employer la force pour se faire respecter. Normaliser les violences à l'égard des femmes est l'objectif stratégique des milieux masculinistes. D'ailleurs, le Haut Conseil à l'égalité relève que 37% des hommes estiment que le féminisme menace leur place dans la société. Ce chiffre alarmant a connu une hausse de 3% en un an – une augmentation due aux jeunes générations. L'influence qu'ont les milieux de radicalisation masculiniste sur cette catégorie de la population est donc marquée.
[…]
Dans une optique de "sécuritisation" du sujet du terrorisme masculiniste, il convient d'abord d'identifier la menace et d'en dessiner les contours pour éviter les écueils d'élargissement de l'usage des outils répressifs vers une population plus large. Tous les misogynes ne sont pas des masculinistes, et tous les masculinistes ne passent pas à l'acte violent. Il convient de mieux connaître les cheminements de radicalisation et les facteurs du passage à l'acte pour combattre et éviter cette radicalisation. Au cœur des bonnes stratégies de la P/CEV (Prévention et lutte contre l'extrémisme violent) se trouve la nécessité de s'attaquer à la myriade de facteurs qui peuvent alimenter l'extrémisme violent, notamment le sentiment de déclassement et la marginalisation. Par ailleurs, nous ne pouvons pas dissocier l'offre radicale masculiniste de son terreau sexiste, pas plus que l'on ne peut décorréler les violences misogynes du terrorisme masculiniste. L'un influe l'autre, et les politiques publiques qui seraient conçues pour lutter contre le terrorisme masculiniste ne peuvent se faire sans déconstruire le sexisme et le terreau de radicalisation que sont la haine de l'autre et la misogynie. » (pp. 156-157)

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