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[Les couilles sur la table | Victoire Tuaillon]
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Sexe: Sexe: Masculin
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Posté: Hier, à 17:23
MessageSujet du message: [Les couilles sur la table | Victoire Tuaillon]
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Longtemps, je n'avais entendu parler de l'autrice que comme productrice du podcast « Les couilles sur la table », souvent cité dans la littérature féministe. Je ne l'ai pas suivi, et je comprends désormais pourquoi, à de rares exceptions près, je ne suis pas très porté sur l'écoute des podcasts étant plus à l'aise dans la lecture. De plus, j'ai sans doute éprouvé quelques réserves inexprimées relatives à ce titre qui me semblait déplaisant, racoleur plutôt que percutant. Jusqu'à ce que je n'aie l'occasion de rencontrer Victoire Tuaillon à la présentation d'un ouvrage, d'être très favorablement impressionné par la manière dont elle a mené l'entretien en question, avec esprit d'égalité, d'amitié, de connivence, et de découvrir par la même occasion que deux ouvrages siens avaient été tirés de deux podcasts homonymes : celui-ci ainsi que _Le cœur sur la table_, tous deux parus en 2021.
_Les couilles..._ est donc un livre concernant les travaux féministes actuels sur la masculinité et ses effets nocifs. Plutôt que d'un essai qui démontrerait une thèse spécifique, il s'agit d'un état des lieux de la réflexion française contemporaine qui réagit peut-être à l'idéologie masculiniste du « masculin en crise » et tient assurément compte de l'actualité de #MeToo. Néanmoins, si le podcast – à l'heure de la rédaction de l'ouvrage – comportait 46 épisodes, issus chacun (ou presque) d'un entretien avec un.e auteur.trice invité à présenter son travail particulier, le livre compte cinq parties qui se terminent chacune par un « Focus épisode » tiré donc d'un podcast. L'on comprend ainsi aisément que cet ouvrage est complémentaire et pas du tout une transposition facile des contenus déjà diffusés sur l'autre medium. Son architecture s'adapte à une description logique et générale de la masculinité, à partir de sa « Construction », c'est-à-dire à la fois de son inoculation à travers l'éducation genrée et de sa naturalisation épistémologique, jusqu'aux « Esquives » c'est-à-dire les possibles antidotes envisagés pour s'en libérer, notamment en déconstruisant la sexualité hétérocentrée.
L'autrice convoque un certain nombre de sources journalistiques ou scientifiques, elle opère une brève sélection bibliographique « Pour aller plus loin » en fin de chaque partie, ne se prive pas de faire part de ses propres expériences, questionnements, découvertes, doutes et inquiétudes quotidiennes, sur un ton très accessible et se valant d'une typographie (avec encadrés, codes couleurs, cit. en exergue dans le texte, quelques croquis, etc.) qui rappellent les manuels scolaires. En vérité, plutôt que d'être dérangé – comme je l'aurais peut-être été il y a quelques années – par ce format scolaire, je me suis laissé emporter par le souhait que cet ouvrage puisse avoir une certaine diffusion auprès de lycéens et d'étudiants, éventuellement dans le cadre des fantomatiques et controversés cours d’Éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle théoriquement prévus dans les écoles.
Ce serait mensonge que d'affirmer que j'ai beaucoup appris de cette lecture, puisqu'elle fait écho à des débats connus et des références fréquentes dans la littérature sur le genre. Cependant, cette œuvre de synthèse qui ne perd nullement en rigueur tout en étant si accessible, présente tous les avantages de ce type d'ouvrage : elle offre une vue d'ensemble actuelle, une excellente entrée en matière, en sus de la perspective personnelle de l'autrice, laquelle est souvent très emblématique et facilement mémorisable.



Table [avec appel des cit.]

Introduction

Focus épisode : « Éducations viriles »

I. Construction :

Comment la masculinité vient aux garçons
L'illusion d'un modèle masculin naturel :
- La vraie nature du mâle ?
- Et la différence physiologique entre les sexes, alors ?
Il n'y a pas de crise de la masculinité :
- À quoi ressemble la masculino-sphère ?
- Qui gagne perd ?
De la virilité aux masculinités

Focus épisode : « Les gars du coin »

II. Privilège :

L'homme, cet être humain standard
Des villes très viriles : des skateparks au harcèlement de rue :
- Des rues au masculin
- Harcèlement de rue : la performance de la masculinité [cit. 1]
- La ville, organisée par des hommes, pour les hommes
Les privilèges de l'homme au travail :
- Comportements, culture, valeurs : le travail rémunéré reste masculin
- Boys' club @work
- 'Ça va, c'est pas si grave.' Ah oui, vraiment ?
- Harcèlement sexuel : quand les environnements de travail deviennent hostiles
- Harcèlement de rue ou de bureau : même combat [cit. 2, 3]

Focus épisode : « Une autocritique du mâle » [cit. 4]

III. Exploitation :

Travail domestique : l'exploitation invisible :
- Masculinité et travail domestique : c'est compliqué
- Mise en ménage : qui fait le ménage ? [cit. 5]
- Ces solutions si difficiles à appliquer
Charge mentale et travail émotionnel
(Ir)responsabilités reproductives : masculinité, contraception et grossesse :
- La contraception masculine existe (le saviez-vous?)
- Quand l'enfant vient : les hommes face à une grossesse non désirée
- Irresponsabilité domestique, domination politique

Focus épisode : « Ce que la soumission féminine fait aux hommes »

IV. Violence :

Violences conjugales
Violences sexuelles et culture du viol
Le viol comme performance de masculinité
L'impunité des violeurs
Ma bite e(s)t mon couteau
L'érotisation de la violence et de la contrainte
Refuser les refus et insister
L'invisibilisation de certaines formes de violence sexuelle
Paroles de violeurs ?
Sortir de la culture du viol ? [cit 6]

Focus épisode : « Les vrais hommes ne violent pas »

V. Esquives :

Repenser la sexualité :
- Repenser le désir [cit. 7]
- Esquiver les scripts hétérosexistes
- Le tabou de "l'autre" pénétration
- Réinventer nos scripts sexuels (et amoureux)
L'éducation des garçons
Comment être un allié ?

Focus épisode : « Cours particulier avec Paul B. Preciado »

VI. Prolongation :

Remerciements
Suggestions d’œuvres
Index des épisodes
Coulisses



Cit. :


1. « Le harcèlement de rue est la performance de masculinité qui consiste pour les hommes à user de leur droit à commenter le corps des femmes, à les mettre mal à l'aise, à les insulter, et, plus largement, comme droit à disposer de leur temps et de leur attention.
Je précise que je n'ai rien contre les conversations impromptues, les rencontres non prévues, ni qu'on me demande l'heure ou de l'argent ou des indications sur le chemin à suivre – bref, je ne suis pas contre les interactions entre inconnu.es dans l'espace public. Je fais simplement remarquer que celles-ci, quand on est une femme, sont le plus souvent sexualisées. Mais alors, me diront certains, outrés et indignés, on ne peut même plus draguer dans la rue ? Eh bien non, peut-être plus. D'abord parce que si ce mode de rencontre était efficace dans les années 1960, il ne l'est plus tellement aujourd'hui (à peine 5% des couples se rencontrent ainsi, contre presque 15% en 1960). Et puis, vous aurez beau être poli, courtois, souriant : vous arriverez après bien d'autres ; et comme eux, vous serez d'abord une interruption dans notre journée.
[…]
Un point encore. Tous les hommes qui draguent en plein air ne le comprendront peut-être pas, mais du harcèlement de rue au sentiment d'insécurité, il n'y a qu'un pas. Ce n'est pas que les hommes qui nous abordent soient forcément dangereux. Mais c'est comme si tout l'espace public nous réassignait au statut d'objet vulnérable.
[…]
Le privilège masculin en ville, ce ne sont donc pas seulement des choses que les hommes font, mais aussi tout ce qu'ils n'ont pas à faire. » (pp. 81-82)

2. « En sortant de cet entretien avec Marilyn Baldeck, j'ai repensé aux cultures des entreprises dans lesquelles j'avais travaillé, comme serveuse, hôtesse d'accueil, secrétaire et journaliste. Ainsi, dans l'une des rédactions où j'ai travaillé, des chefs et des collègues me faisaient tous les jours des remarques sur mon apparence physique. Ils me félicitaient si mes sourcils étaient bien épilés, si j'avais maigri, s'ils me trouvaient bien habillée ; la taille de ma poitrine était un fréquent sujet de plaisanteries ou de remarques. Parmi les hommes plus âgés de la rédaction, certains ne communiquaient avec moi que sur le mode du flirt condescendant ; je pense qu'ils ne s'en rendaient même pas compte. Ce n'était ni méchant ni hostile de leur part, ils ne cherchaient pas à me nuire : je pense qu'ils n'arrivaient tout simplement pas à envisager une autre façon d'interagir avec une jeune femme de vingt ans. Je n'étais pas d'abord une collègue, avec qui ils auraient pu échanger des réflexions sur l'actualité, j'étais avant tout une jeune femme, avec qui ils pouvaient badiner. Ils se pensaient galants. Et de mon côté, je dois reconnaître que je me prêtais, un peu gênée, à ce script relationnel affreusement étroit ; parce que je ne savais pas encore comment faire autrement, parce que c'est comme ça que j'ai été socialisée, à faire plaisir, à être mignonne. » (p. 103)

3. « Être la norme, c'est un privilège. Être la norme, c'est ne jamais avoir à se remettre en question. C'est naître et vivre avec un sentiment de légitimité tranquille. C'est évaluer le monde selon sa propre perspective et la croire toujours objective... Aucun bénéficiaire de privilège n'a objectivement intérêt à le remettre en question.
Je comprends que quand les privilèges sont nommés et identifiés, cela provoque des réactions de déni outré, de colère, de peur, et d'opposition. Parce que la reconnaissance du privilège fait naître des questionnements sur sa propre histoire : ai-je vraiment mérité la place que j'occupe, ou est-ce que tout un système de hiérarchisation a fait en sorte que je sois favorisé.e, juste parce que je suis né homme, parce que je suis né.e blanc.he, parce que je suis né.s dans une famille bourgeoise et pas d'ouvriers ? Des questionnements sur sa valeur morale : si je bénéficie de privilèges sans activement combattre le système qui les permet, est-ce que cela fait de moi "une mauvaise personne" ? Parce que si on pense que cet ordre est injuste, alors on ne peut plus, sans être incohérent, ne pas essayer de le combattre. » (pp. 105-106)

4. [Raphaël Liogier interviewé autour de son ouvrage _Descente au cœur du mâle : de quoi #MeToo est-il le nom_ (2018), in : « Une autocritique du mâle] : « Il faudrait pouvoir lâcher prise, vraiment. Ne plus assigner et s'assigner l'autre et soi, en rôle préconçu. Ne plus assigner une identité préconçue, ni celle de la reproductrice, ni celle de la poupée Barbie, ni celle du héros, ni celle de celui qui sait, ni celle du tombeur, ni rien d'autre de prédéterminé. Parvenir à fluidifier les situations. Ne pas s'arc-bouter sur une image fixe, de l'homme que nous devrions être et surtout paraître. Surmonter l'éventuelle honte ou l'embarras qui peut surgir lors d'une rencontre ou dans une relation, avec une femme qui gagne plus d'argent, qui a plus de succès, qui occupe une fonction hiérarchique plus élevée, qui a eu une vie sexuelle plus épanouie, ce qui n'empêche pas de séduire, de jouir du consentement de l'autre. En quête de sexe épisodique ou de grand amour, peu importe. Ne plus voir en l'autre une cible à atteindre, un objet à saisir, l'occasion d'une démonstration de force, mais un sujet volontaire et désirable, parce que volontaire, qui ne se dégrade nullement, en se comportant aussi librement que nous. L'égalité est libératrice, parce qu'elle révèle les artifices du théâtre social qui nous imposait, à l'un comme à l'autre, un rôle écrit d'avance. S'ouvre alors un espace de confiance en soi et en l'autre, comme une terre inexplorée, où quelque chose de nouveau et de commun peut se construire. » (p. 112)

5. « Comment expliquer que les femmes se mettent subitement à en faire encore plus au moment de la cohabitation ? L'une des explications les plus fécondes est celle du 'doing gender' : effectuer des tâches ménagères est à la fois une façon de performer son genre et de prouver son amour à l'autre, son amour à la famille. On se prouve qu'on est une "bonne" femme, on témoigne son amour à l'autre en faisant de bons petits plats, en tenant bien la maison. À l'inverse, parce qu'elles sont depuis si longtemps attachées au féminin, certaines tâches sont perçues comme dévirilisantes – laver les toilettes, par exemple. […] Accomplir des tâches ménagères, c'est donc aussi accomplir des performances de genre, qui apportent leur lot de plaisir et de satisfaction – parce que bien se conformer à son genre, c'est infiniment sécurisant. Voilà ce qui peut expliquer que nos habitudes soient si difficiles à changer. » (pp. 122-123)

6. « Nous n'avons pas tous.tes, en fonction de notre position sociale, de notre place dans les rapports de domination, les mêmes capacités à consentir et à désirer. Lorsque l'on est socialisée comme femme et qu'on nous éduque à faire plaisir et à rendre la vie agréable aux autres, sommes-nous assez armées pour percevoir notre propre désir et lui accorder autant de place qu'au désir de l'autre ? Quand toute notre société nous répète que le sexe c'est important, positif, que "la pipe est le ciment du couple", et que les hommes ont "des besoins" qu'il faut contenter (sinon "il ira voir ailleurs") ? Quant aux hommes hétérosexuels, sommés d'accumuler les relations sexuelles pour prouver leur virilité, de désirer en toutes circonstances toutes les femmes avec qui ils auraient la possibilité d'obtenir des rapports sexuels, de quel pouvoir de réflexivité disposent-ils sur leur propre désir ?
Parfois, il m'arrive de douter de l'utilité du travail que nous faisons, nous les féministes, pour expliquer, identifier, convaincre. Le problème est-il vraiment que les hommes ne sont pas assez convaincus que c'est mal de violer ? Je ne crois pas. Je crois que si le viol est le crime le plus courant dans nos sociétés, c'est, comme pour le harcèlement sexuel, parce que les hommes ont le droit de le faire. Parce que toute leur socialisation les convainc que leur désir est plus important que celui de l'autre. » (p. 180)

7. « De même, prendre conscience que nous ne sommes jamais de purs individus, mais que toutes nos interactions sont influencées par la position de pouvoir que l'on occupe dans l'espace social, permet d'avoir une vision plus claire des enjeux d'une relation de séduction ou sexuelle. Il faudrait donc toujours pouvoir évaluer comment les différences d'âge, de profession, de notoriété, de force physique, de capital économique ou culturel, de personnalité, de beauté, de santé physique et mentale... participent aux dynamiques de pouvoir d'une relation. […]
Ces prises de conscience permettent aussi de percevoir plus finement son propre désir. Ai-je vraiment envie de cette relation sexuelle ? Est-ce que je me sens obligé.e parce que j'ai dragué cette personne ? Que ça lui ferait tellement plaisir ? Ou, dans une relation longue, parce que ça fait longtemps qu'on ne l'a pas fait, quand même ? Ça demande ensuite d'être capable de le verbaliser, a fortiori quand on ne connaît pas bien la personne – pas forcément en demandant l'autorisation pour chaque geste, mais au moins en formulant ce dont on a envie. Voir ce que ça fait à l'autre, comment i.elle réagit. "J'ai envie de l'embrasser. J'ai envie de toi ? Est-ce que tu te sens bien ? Ça te plaît ce que je te fais ? Ça va ? Tu es sûr.e ?" Toutes ces propositions devant laisser une vraie possibilité à l'autre de s'exprimer. Si l'autre se sent obligé.e d’accepter, parce que vous lui mettez la pression ("Tu m'as tellement chauffé.e, tu vas pas me laisser dans cet état !") parce que vous faites du chantage affectif ("Ça veut dire que tu m'aimes plus") ou parce que vous estimez qu'on vous doit quelque chose ("Je t'ai payé le resto !"), vous réduisez les possibilités qu'i.elle s'exprime librement. Le sexe n'est pas une récompense pour avoir été gentil.le. Personne ne doit rien à personne, ni attention, ni activité sexuelle. » (pp. 195-196)

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