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[Punir les pauvres | Loïc Wacquant]
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apo



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Âge: 47 Poissons


Posté: Sam 08 Fév 2020 16:33
MessageSujet du message: [Punir les pauvres | Loïc Wacquant]
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Cit. :

1. « C'est ainsi que la "main invisible" du marché du travail déqualifié trouve son prolongement idéologique et son complément institutionnel dans le "poing de fer" de l'État pénal qui s'accroît et se se redéploie de sorte à juguler les désordres générés par la diffusion de l'insécurité sociale et par la déstabilisation corrélative des hiérarchies statutaires qui formaient l'armature traditionnelle de la société nationale […]. À la régulation des classes populaires par ce que Pierre Bourdieu appelle "la main gauche" de l'État, celle qui protège et améliore les chances de vie, représentée par le droit du travail, l'éducation, la santé, l'assistance et le logement social, se substitue – aux États-Unis – ou se surajoute – en Europe – la régulation par sa "main droite", police, justice et administration pénitentiaire, de plus en plus active et intrusive dans les zones subalternes de l'espace social et urbain. Et, logiquement, la prison revient sur le devant de la scène sociétale alors que les plus éminents spécialistes de la question pénale étaient unanimes à prédire son dépérissement, voire sa disparition, il y a seulement trente ans. L'utilité retrouvée de l'appareil pénal à l'ère post-keynésienne de l'emploi de l'insécurité est triple : il s'attache à plier les fractions de la classe ouvrière rétives à la discipline du nouveau salariat éclaté des services en accroissant le coût des stratégies de fuite dans l'économie informelle de la rue [particulièrement le commerce des stupéfiants] ; il neutralise et entrepose ses éléments les plus disruptifs ou rendus carrément superflus par la recomposition de l'offre d'emplois ; et il réaffirme l'autorité de l'État au quotidien dans le domaine restreint qu'il s'assigne dorénavant. La canonisation du "droit à la sécurité", corrélative de la déréliction du "droit au travail" sous son ancienne forme (soit à plein temps et à pleins droits, pour une durée indéterminée et un salaire viable donnant la possibilité de se reproduire socialement et de se projeter dans le futur), et l'intérêt et les moyens accrus accordés au maintien de l'ordre viennent en effet à point nommé pour combler le déficit de légitimité dont souffrent les décideurs politiques, du fait même qu'ils ont abjuré les missions établies de l'État en matière économique et sociale. » (pp. 27-28)

2. « C'est l'occasion de souligner les effets proprement symboliques du débridage du système pénal, notamment comment ce dernier renforce, en la dramatisant, la démarcation légale, sociale et culturelle entre le communauté des "honnêtes gens" et les criminels, de sorte à faire de ces derniers une catégorie sacrificielle qui concentre en elle toutes les propriétés négatives (immoralité, pauvreté, noirceur de peau) que la première souhaite expulser hors d'elle. La pénalisation de la misère rappelle ainsi à tous avec éclat que, de par sa seule existence, la misère constitue une atteinte intolérable contre cet "état fort et défini de la conscience collective" nationale qui conçoit l'Amérique comme une société d'abondance et d' "opportunité pour tous". » (p. 36)

3. « La transition de la gestion sociale au traitement pénal des désordres induits par la fragmentation du salariat est de fait éminemment productrice. Productrice de nouvelles catégories, comme le "quartier sensible", euphémisme bureaucratique désignant un pan de ville mis en jachère économique et sociale par l'État et pour cette raison même soumis à un encadrement policier renforcé, et son cousin germain, les "violences urbaines", nomenclature imbécile qui amalgame des actes déviants de nature et de motivations disparates (graffiti et déprédations, rixes entre jeunes, trafic de drogue ou recel d'objets volés, affrontements collectifs avec la police, etc.) afin de favoriser une approche punitive des problèmes sociaux des "banlieues" en les dépolitisant. Productrice de nouveaux types sociaux, comme le "sauvageon", variante social-paternaliste de l'insulte raciste brocardant la déculturation supposée des classes populaires, dont l'irruption est censée justifier la réouverture des centres fermés pour jeunes délinquants alors que toutes les études déplorent leur extrême nocivité, et le "prédateur sexuel", incarnation haïe de toutes les menaces pesant sur l'intégrité de la cellule familiale, d'autant plus craint que cette dernière est exposée aux torsions et aux distorsions nées de la précarisation du travail. À quoi s'ajoute la rénovation de figures classiques, comme le "délinquant récidiviste", dernier avatar pseudo-savant de "l'uomo delinquente" inventé par Cesare Lombroso en 1884, dont on recherche désormais par "profilage" les caractéristiques psychophysiologiques et anthropométriques distinctives. » (pp. 50-51)

4. « Le déploiement de cette politique étatique de criminalisation des conséquences de la misère d'État opère selon deux principales modalités. La première et la moins visible, sauf pour les intéressés, consiste à transformer les services sociaux en instruments de surveillance et de contrôle des catégories indociles au nouvel ordre économique et moral. [ex. : « conditionne[r] l'accès à l'aide sociale à l'adoption de certaines normes de conduite (sexuelle, familiale, éducative, etc.) », « stipule[r] que l'allocataire doit accepter tout emploi qui lui est proposé, quelles que soient la rémunération et les conditions de travail », « module[r] l'aide aux familles en fonction de l'assiduité scolaire de leurs enfants ou de l'inscription dans des pseudo-stages de formation sans objet ni débouchés »]
[…]
La seconde composante de la politique de contention répressive des pauvres est le recours massif et systématique à l'incarcération. » (pp. 79-80)

5. « […] un ghetto est un rapport ethno-racial de contrôle et de fermeture composé de quatre éléments : (i) stigmate ; (ii) contrainte ; (iii) enfermement territorial ; et (iv) cloisonnement institutionnel. La conjugaison de ces quatre éléments résulte en la formation d'un espace distinct, contenant une population ethniquement homogène qui se voit contrainte de développer, à l'intérieur de ce périmètre réservé et clos, un ensemble d'institutions qui dupliquent le cadre organisationnel de la société environnante dont ce groupe est banni et qui fournit en même temps la charpente nécessaire à la construction de son "style de vie" et de ses stratégies sociales propres.
[…]
Notons ensuite les homologies structurale et fonctionnelle entre le ghetto et la prison conçue comme un ghetto judiciaire : une maison d'arrêt ou de peine est bien un espace à part qui sert à retenir sous la contrainte une population légalement dénigrée, au sein duquel cette population développe des institutions, une culture et une identité souillée qui lui sont spécifiques. La prison est donc bien composée des quatre éléments fondamentaux qui forment un ghetto : stigmate, contrainte, enfermement physique et parallélisme institutionnel, et ce dans des buts similaires. » (pp. 237-238)


Critique :

Cet essai est désormais surtout un livre d'Histoire : l'histoire de la transformation, aux États-Unis d'Amérique, d'une politique de semi-protection sociale en une politique de pénalisation de la pauvreté à travers le levier policier, judiciaire et carcéral. Cette transformation, qui a eu pour antécédent le discours sur « la loi et l'ordre » de Richard Nixon lors de sa réelection en 1972, réaction aux luttes du Mouvement des droits civiques, et première énonciation de l'amalgame entre « aide sociale », assistanat et « criminalité », s'est développée dans sa forme contemporaine à partir de la « réforme du Welfare » en 1996, par Bill Clinton, en s'appropriant les éléments du discours néolibéral sur « l'insécurité ». L'essai date de 2004 : les formes et les effets du « nouveau gouvernement de l'insécurité sociale » y sont décrits et mesurés pour l'Amérique sur la décennie 90 et les premières années du nouveau millénaire, et l'auteur déplore, avec une stupéfaction qu'il espère encore réversible, l'exportation des concepts, des politiques, de certains actes législatifs et de plusieurs pratiques en Europe, et en particulier en France, par le lobbying d'entrepreneurs promus spécialistes tels Alain Bauer. Significativement, son ahurissement se déclare dès l'Avant-propos par le surgissement subit de la « geste sécuritaire », « théâtre bureaucratico-médiatique titillant » (p. 13) qu'il compare très opportunément à la pornographie. Cette histoire d'une politique pénale néolibérale, décennale et encore pleine d'imprévus, était conçue comme un « laboratoire vivant du futur néolibéral » : les néolibéraux eux-mêmes en étaient encore à se surprendre que le « Big Government », ogre dévorant les deniers publics, fût en passe de devenir le gigantesque business de la sécurité que nous connaissons aujourd'hui, bénéficiaire d'un simple déplacement de ressources presque identiques entre « aide sociale » (instruction, santé, logement, etc.) et « construction et gestion pénitentiaire » concernant quasiment la même population discriminée et racisée.
Et la France, allait-elle suivre cette « aberration carcérale » ? concevoir, elle aussi, la prison comme « aspirateur des scories sociales » ? Chirac, le président « supervoleur », exerçait encore la magistrature suprême, on s'indignait que Jospin adoptât un discours et mît en place des politiques si semblables à celles de Clinton... On commençait seulement à traduire le lexème « tolérance zéro » qui deviendrait bientôt célèbre dans la bouche de quelqu'un que l'on ignorait encore...
À cause de ce décalage chronologique, et de mon intérêt somme toute modéré pour les étapes précises et quantifiées de la criminalisation de la misère aux États-Unis, je n'ai principalement retenu de l'ouvrage que les apports théoriques, qui me semblent mieux exprimés dans mes citations que je n'aurais pu les résumer. Chacun se fera son opinion sur leur validité et actualité dans la France d'aujourd'hui, mais naturellement ces apports ne constituent que l'ossature de l'ouvrage et non son contenu principal.

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Swann




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Posté: Dim 09 Fév 2020 20:44
MessageSujet du message:
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Lire ces citations m'a serré le cœur ; c'est donc bien pire qu'une mauvaise répartition des richesses...
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apo



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Posté: Hier, à 3:32
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Exactement : c'est ce qui permet de pérenniser une mauvaise répartition des richesses.
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