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[Tableaux volés | Simon Houpt]
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apo



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Posté: Ven 09 Fév 2018 11:18
MessageSujet du message: [Tableaux volés | Simon Houpt]
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25.000 est le nombre des œuvres d'art volées répertoriées : la plus grande collection des travaux des plus grands maîtres ; entre 1,5 et 5 milliards d'euros par an, la valeur marchande totale des trésors dérobés chaque année : le marché clandestin des objets du patrimoine occupe ainsi la troisième place sur la liste des activités illicites, après le trafic de drogue et d'armement. Après une incontestable primauté de l'Italie comme terre de patrimoine et de mafia, et depuis 2004, le triste primat de ce trafic délictueux appartient désormais à la France, dont 225 églises, 450 châteaux, manoirs et maisons privées ont subi la déprédation de plus de 20.000 œuvres en cette seule première année de « record ».

Cet ouvrage qui, à vrai dire possède une iconographie beaucoup plus soignée que ses textes, et se termine en particulier par quelque 30 pages d'un véritable catalogue intitulé « La galerie des œuvres volées », a un angle d'attaque intéressant : sous le titre paradoxal « L'art, une simple marchandise », il explique les raisons de la flambée inouïe des prix des œuvres d'art depuis la décennie 1950, par un coup de génie de marketing de Peter Cecil Wilson de chez Sotheby's, suivi par sa maison rivale Christie's, dont découlent cinq conséquences qui inspirent tous les autres chapitres du livre.

1. Les œuvres d'art deviennent un produit spéculatif : même si un tableau volé, pour peu qu'il soit connu, devient immédiatement invendable, sa valeur spéculative augmentera (d'autant plus qu'il a été subtilisé), et il constituera soit un objet rançonnable, soit un bon placement à terme (quelques générations ou même seulement quelques décennies) notamment pour le blanchiment d'argent mafieux.
2. Les musées, même les plus riches, et a fortiori les lieux d'exposition moins dotés, se voient donc incapables de garantir des conditions de sécurité idoines à prévenir les larcins, que ce soit des objets exposés ou surtout conservés dans les réserves ; lorsqu'ils se dotent de systèmes particulièrement sûrs et coûteux, à l'instar du musée Munch d'Oslo suite au cambriolage spectaculaire de « Le Cri » et « La Madone », le 22 août 2004, les conditions d'accès au public en pâtissent lourdement. Par contre : « Après que "Le chemin de Sèvres" de Corot ait été découpé de son cadre et subtilisé au Louvre en 1998, une commission d'enquête déclara que la sécurité était si mauvaise qu'il aurait été plus facile de subtiliser une œuvre d'art du Louvre que de commettre un vol à l'étalage dans un grand magasin. » (p. 142)
3. Les primes d'assurance sur les œuvres se montent à des sommes si colossales qu'une partie significative des larcins semble relever soit de la simulation du particulier propriétaire, soit en tout cas d'une manigance organisée à l'intérieur de l'institution qui l'exhibe, bien qu'il soit naturellement impossible de quantifier l'ampleur relative de ce phénomène. Dès lors, des « méthodes peu conventionnelles » des limiers spécialisés dans cette branche de crime, qui eux-mêmes sont très rares, dotés de compétences professionnelles très recherchées, et qui agissent le plus souvent à leur propre compte (détectives privés aux cachés exorbitants), des arrangements avec les criminels ou avec leurs intermédiaires ont lieu, qui seraient inacceptables dans des dossiers ordinaires de vols ou d'enlèvements.
4. De même que ces limiers se fabriquent un aura et une image légendaire, jusque dans leur physique – comme Harold J. Smith, avec son chapeau melon et son cache noir sur l’œil droit – de même certains voleurs jouissent d'une gloire qui dépasse peut-être celle de leur patron littéraire, Arsène Lupin : Vincenzo Perugia, le menuisier italien qui s'empara de La Joconde en 1911 goûta à une renommée de star de son vivant et put même se forger une motivation patriotique alors qu'il était sans doute de mèche avec un faussaire mexicain ; même épopée romanesque que l'Irlandais contemporain Martin Cahill et qu'Adam Worth, dont j'ai acheté la biographie. De plus, l'industrie cinématographique s'empare de ces affaires dans de nombreux scenarii de film et de séries télévisées : par ex. « L'Affaire Thomas Crown » (vol d'un Monet au Metropolitan Museum de New-York) ou le cambriolage du musée Gardner de Boston en 1990. Tout cela contribue à faire des héros des voleurs (et de quelques flics) et des spectacles des affaires.
5. Sous forme de pillage de guerre ou colonial, le vol d’œuvres d'art a toujours existé et est aujourd'hui encore particulièrement vivace, notamment considérant les richesses archéologiques mésopotamiennes renfermées, jusqu'en 2003, dans le Musée National d'Irak de Bagdad (cf. la très célèbre plaquette en ivoire de Nimrud, datant du VIIe s. av. J.-Ch., représentant une lionne en train d'attaquer un Nubien, reproduite p. 30). Si Napoléon fut un voleur illustrissime (et Thomas Bruce, septième comte d'Elgin, l'homme des frises du Parthénon...), Hitler a été, à titre personnel et dans la méticulosité spectaculaire qui caractérisa son régime dans plusieurs spécialités délictueuses, outre que critique d'art autoproclamé, le plus grand collectionneur de peinture de tous les temps, doublé d'un affairiste pas si naïf dans le troc d'art « dégénéré » (cubiste, expressionniste, dadaïste, futuriste, etc.) contre des tableaux flamands... Son butin s'étendant au pillage des collections privées des Juifs, son ampleur n'a plus jamais été égalée. Mais les années de la guerre n'ont été, pour les œuvres d'art, que déplacements, occultations, sauvetages désespérés, destructions et réapparitions successives, avec restitutions assez aléatoires et presque toujours laborieuses. Un tel flou dans l'établissement de la propriété, une certaine coutume dans la légalisation des saisies illégales, outre l'explosion des prix, ont provoqué l'inadéquation du système juridique pour lequel, aujourd'hui, il y a disproportion évidente entre la valeur marchande des butins et les peines des prisons encourues par les rares voleurs arrêtés : l'exemple le plus célèbre est celui de l'Alsacien Stéphane Breitwieser, peut-être un simple cleptomane, en tout cas un amateur solitaire qui, dans la seconde moitié des années 1990, a avoué avoir volé 232 œuvres dont « Sybille, Princesse de Clèves » de Lucas Cranach l'Ancien, estimé à lui seul à 10,8 millions d'euros ; il a encouru une peine de... vingt-six mois de prison ! Si l'on ajoute à cela des législations nationales qui transfèrent la propriété d'un objet d'art volé à l'acquéreur au bout de six ou trois, ou deux ans seulement selon les pays, voire, en Italie, automatiquement à la seule condition de la bonne foi de l'acheteur, l'on a l'impression d'être confronté à des ordonnancements juridiques qui favorisent ouvertement le recel.

La conclusion s'impose : la vision que la plupart des amateurs d'art partagent sans doute, qui est aussi celle que le livre essaie de véhiculer, à savoir que la valeur patrimoniale de l'art en fait quelque chose de différent d'une simple marchandise, et que par conséquent sa cessation de disponibilité pour le public (par le vol, la dégradation, la destruction, mais aussi la protection excessive) constitue une perte collective irréparable concernant l'humanité tout entière, n'est guère partagée par la société dans son ensemble ni par le droit.

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Swann




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Posté: Mar 13 Fév 2018 20:53
MessageSujet du message:
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Merci pour cette très belle et très instructive note de lecture d'un monde très lointain du mien, si lointaine que dans ma simplicité, mon innocence, j'ai un mal fou à comprendre comment le n°1 de ta note est possible. Laughing
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