La redécouverte de l'expérimentation clinique de l'usage des drogues psychédéliques, usage requalifié désormais en « médecine psychédélique », évolue à une vitesse extraordinaire depuis le début de la décennie 2020, après avoir été brutalement suspendu au début de la décennie 1970. Moi-même, intéressé depuis plusieurs années par les addictions et plus généralement les états de conscience altérés, n'est pas manqué l'enquête pionnière de Stéphanie Chayet, _Phantastica_ (2020) ni le témoignage fondamental de Corine Sombrun sur les applications médicales de la transe cognitive auto-induite, _La Diagonale de la joie_ (2022), mais j'ai par contre manqué le best-seller de référence de Michael Pollan, _Les Nouvelles Promesses des psychotropes_ (Pocket, 2021), et, dans un registre plus scientifique, les essais du Dr. Olivier Chambon, _Les nouvelles thérapies psychédéliques_ (2022), et de Joël Bockaert, _Les Drogues, le cerveau et les états de conscience modifiés_ (2024), ainsi que les publications de la Société psychédélique française : toutes ces références citées dans le livre ont paru précisément ces dernières années.
La journaliste et autrice Dominique Nora nous livre ici son enquête fondée à la fois sur une expérience personnelle de « psychothérapie augmentée par des substances psychédéliques » sous contrôle et selon le protocole désormais établi d'un « psychothérapeute clandestin », d'une part, et un état des lieux de la recherche, des investissements, des pratiques plus ou mois légales ou confidentielles ou expérimentales qui se déroulent aux États-Unis, en Suisse, au Canada, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et, avec un considérable retard, en France, d'autre part. Précisons que ces recherches portent principalement sur : la MDMA (ecstasy) pour le traitement des troubles de stress post-traumatique (TSPT), le LSD pour le traitement de la dépression chronique, la psilocybine (champignons hallucinogènes) en médecine palliative contre l'angoisse de la mort des patients notamment oncologiques en fin de vie, mais aussi sur des traitements mixtes et alternatifs (l'ayahuasca, la kétamine, le LSD en microdosage, ainsi que la transe et l'hypnothérapie), pour la réhabilitation par ex. des vétérans de guerre américains, pour le sevrage des toxicomanes, ou comme adjuvant de toute psychothérapie traditionnelle visant à un recadrage mémoriel ou à une régulation émotionnelle.
L'analyse de chacune de ses expérimentations, dans le cadre propre à chaque pays voire à une institution médico-universitaire et à son équipe spécifique, est menée en parallèle avec le rappel utile et nécessaire des circonstances historiques qui ont brusquement interdit l'usage de ces substances entre 1966 et 1971, en interrompant de ce fait la recherche psychiatrique alors vivace (encore que parfois assez bancale, comme j'ai eu l'occasion de l'apprendre par la lecture d'un ouvrage rare et précieux sur le sujet, remontant à ces années-là...). Autant ce long « black-out » nous paraît aujourd'hui complètement absurde et dicté par l'arbitraire du pouvoir politique, autant le renouveau auquel nous assistons ces dernières années, sous le moteur de certaines pratiques « récréatives » courantes dans le milieu de la Tech de la Silicon Valley, s'avère cliniquement prometteur mais possiblement dangereux, compte tenu de sa proximité et de sa dépendance vis-à-vis des financements spéculatifs de gros investisseurs qui ont mis en jeu des sommes considérables et s'attendent à un très rapide retour sur investissement. La persistance d'une législation très frileuse ainsi que l'inculture en matière des drogues provoquent encore de la méfiance à l'égard des substances psychédéliques. Cependant, devant l'évidence de la prolifération des problématiques de santé mentale à laquelle ne saurait faire face une psychiatrie de plus en plus démunie en ressources et en effectifs, ainsi qu'une pharmacologie encore assez rudimentaire et inadéquate, explosent également les pratiques clandestines, ou non réglementées, et en tout cas dépourvues de professionnels opportunément formés. De telles pratiques sont animées par des motifs marchands parfois assez antagonistes avec les besoins sanitaires ou la déontologie de la recherche médicale, par conséquent elles entraînent de nombreux dysfonctionnements et ne bénéficient pas aux patients qui en auraient le plus besoin. Se greffent à ces problèmes des considérations de nature culturaliste et même de politique internationale par rapport à l'appropriation occidentale voire à la spoliation contemporaine de « médecines » pratiquées de manière ancestrale chez des peuples autochtones. On peut enfin ajouter d'autres obstacles propres à l'industrie pharmaceutique qui résiste à l'introduction de nouvelles substances et protocoles thérapeutiques concurrents avec les molécules si abondamment commercialisées de par le monde que sont les antidépresseurs, les anxiolytiques, voire certains antalgiques.
Le mérite le plus remarquable de cette enquête est donc de montrer tous les aspects prometteurs de ces expérimentations, de militer même pour un renforcement rapide et efficace des recherches scientifiques et des programmes pilotes, mais sans se laisser gagner par un enthousiasme injustifié par rapport à une évolution thérapeutique dont l'issue est encore très incertaine.
Table [avec appel des cit.]
Introduction : « Tu ne peux pas bien traiter le sujet si tu ne voyages pas toi-même... »
I. Quand l'ecstasy devient un médicament :
Des essais cliniques prometteurs
Le « Docteur ecstasy »
Un cerveau sous MDMA [cit. 1]
Le casse-tête de la formation
II. Le LSD, « couteau suisse » de la santé mentale :
Le « jour de la bicyclette »
Trois décennies de black-out [cit. 2]
L'art du 'trip-sitting' [cit. 3]
Au revoir, tristesse...
Hallucinations persistantes
III. Les champignons contre l'angoisse de la mort :
Alléger la fin de vie
Des savoirs ancestraux
Le modèle de l'Oregon
Une expérience en trois étapes
Soin ou business ?
IV. Les vétérans à l'avant-garde :
John, blessé au Vietnam
Franck, cauchemar au Panama
L'ayahuasca, mère des « médecines » [cit. 4]
Des « Cœurs héroïques »
V. Psychedelic Valley :
Deals à « l’Église »
Il était une fois à Palo Alto
Musk et Brin, psychonautes
Le « gourou » du microdosage
VI. La face cachée de la conscience [cit. 5] :
Un désordre bienvenu ?
Science vs spiritualité
Des « chamanes en blouse blanche » [cit. 6]
VII. M'accorderez-vous cette transe ? :
L'hypnose, comme un tango
Recadrage mémoriel
La transe pour tous ?
Régulateur émotionnel [cit. 7]
La transe, acte politique ?
VIII. Le paradoxe du retard français :
Une demi-douzaine de projets
Une déception précoce [cit. 8]
Un parcours du combattant
Un marché « souterrain » en plein essor
IX. Spéculation vs santé publique [cit. 9] :
Comme une « douche mentale »
Les yeux plus gros que le ventre
L'appel de la Bourse
Bénéfice macroéconomique
Conclusion [cit. 10]
Cit. :
1. « Une analyse de 2023, qui compile les publications concernant l'effet des drogues psychédéliques sur la mémoire émotionnelle épisodique – en jeu dans le souvenir des traumatismes – émet une hypothèse : "Il se peut que les drogues déforment les souvenirs d'un événement passé lors de sa récupération, en réduisant ou en augmentant sa charge émotionnelle, et ces souvenirs déformés peuvent persister quand la personne est sobre." Les chercheurs de l'université Johns Hopkins ont par ailleurs démontré que la MDMA stimulait la sécrétion d'ocytocine, l'hormone de l'amour et de la bienveillance, ce qui augmente à la fois l'estime de soi et la compassion à 'égard d'autrui. Des fondements indispensables pour être heureux. » (p. 34)
2. « En 1971, la convention internationale sur les substances psychédéliques régie par l'Organisation mondiale de la santé reprend cette classification. Ce qui déclenche l'interdiction planétaire des psychédéliques durant plusieurs décennies.
Cette histoire chargée a teinté le LSD d'une réputation sulfureuse... Aux États-Unis, ce n'est qu'en avril 2024 que, à la suite d'études cliniques convaincantes, le Food and Drug Administration lui octroie le statut de "percée thérapeutique" pour combattre le "trouble anxieux généralisé". En France, après cinq ans d'atermoiements, un premier essai clinique contre la dépendance à l'alcool devrait voir le jour en 2026. Exception mondiale notable : la Suisse, berceau de l'acide lysergique, où l'Association suisse-allemande pour les thérapies psychédéliques SÄPT a été créée en 1985. De 1988 à 1993, le pays a autorisé les membres fondateurs de cette association à utiliser le LSD et la MDMA dans un cadre médical. En 2014, les résultats encourageants de l'étude clinique "LSD contre angoisse de fin de vie", conduite par le psychiatre suisse-allemand Peter Gasser, pionnier de cette renaissance, ouvrent la voie à un "usage médical limité" des psychédéliques. » (pp. 52-53)
3. « Les infirmières de l'hôpital de Genève […] ont au préalable préparé les Français à ce jeu de rôle. Leurs conseils ? Un "accompagnement non directif" et une forme de "distance dans l'hyperprésence". Quand les choses sont difficiles, expliquent-elles, il faut objectiver, avec des questions du style : "Qu'est-ce qui se passe ?", plutôt que "Comment ça va ?" Le but est d'arriver à "mobiliser les ressources intérieures du patient".
Vincent Verroust a corsé l'exercice à dessein, en faisant mimer, tour à tour, aux faux patients divers scénarios réalistes de 'bad trips'. Le prétendu psychonaute a ainsi, au préalable, lu des consignes secrètes, du style : "Commence par te tenir l'estomac, ferme les yeux par moments comme si tu te sentais mal, fais des grimaces de douleur... Balance-toi en respirant difficilement, simulant une panique croissante." Ou bien : "Partage des sentiments de honte et de culpabilité pour des actes passés. Permets-toi de faire semblant de pleurer... Cache ta tête dans tes mains." Ou au contraire : "Exprime à haute voix combien tout est incroyablement beau et merveilleux, au point de gêner les soignants avec ta joie débordante... Engage-les dans tes fous rires, tes danses, tes chants..." Après la séance de simulation, chaque formateur débriefe avec son petit groupe. "Si les patients ont été bien préparés, les voyages difficiles sont peu fréquents sous psilocybine, explique l'un d'eux. Mais le thérapeute doit évidemment pouvoir faire face à cette éventualité." » (pp. 56-57)
4. « À titre personnel, j'ai eu de riches hallucinations visuelles, y compris avec les yeux grands ouverts. Et je suis entrée rapidement avec la plante dans un "dialogue" mental alternant entre sérieux et comique. À un moment, j'ai demandé à l'ayahuasca : "Mais pourquoi me couvres-tu de plumes ou de peau de reptile ? Moi, je suis une gorille, je veux des poils !" Et la plante de me répondre : "Ah non, chez moi, on n'a que des oiseaux et des serpents..." La cérémonie m'a surtout permis, pour la première fois, d'avoir une conversation imaginaire révélatrice – sur le plan psychanalytique – avec mon "enfant intérieur" : j'ai revisité ma vie, de l'état de fœtus dans le ventre de ma mère à celui de fillette de 4 ou 5 ans. Une façon de renouer avec ma vraie nature, sous le "personnage" façonné au fil des ans par les parents, la fratrie, l'école, la société. Vers la fin de la nuit, j'ai aussi assisté à mon "enterrement". Les guides nous ont proposé d'accompagner en chantant un beau mantra, joué à la guitare. J'étais partie tellement loin... que je ne pouvais pas proférer un son. Je me suis vue immobile, allongée sur mon lit de mort, mais je n'ai pas paniqué. Je me suis rassurée en intensifiant ma respiration, comme conseillé lors de la préparation, et en me disant que ce n'était pas vraiment moi qui étais décédée, mais la Dominique d'avant. J'ai alors souri et trouvé vraiment sympathique que ces gens soient tous venus chanter de manière si magnifique à mon enterrement ! » (pp. 104-105)
5. « Il existe néanmoins des tentatives d'explication de ce lien entre chimie du cerveau et état psychique, dont la plus célèbre est celle émise par Robin Carhart-Harris, un brillant chercheur britannique en neurosciences attaché à l'Imperial College de Londres et à l'université de Californie à San Francisco. Ce scientifique explique que, sous psychédélique, la partie du cerveau appelée "réseau du mode par défaut" ('default mode network' ou DMN) se calme, en concordance avec un sentiment de dissolution de l'ego. L'usager a alors l'impression de fusionner avec une entité plus grande, que ce soit la nature, le cosmos ou l'univers. Découvert il y a une vingtaine d'années par Marcus Raichle, le DMN est ce réseau qui s'active quand on ne fait rien de spécial, quand on rêvasse, sans être concentré sur une tâche en particulier. […]
Une fois cette espèce de 'hub' mis en sourdine, la cognition est comme "lubrifiée", selon le terme de Carhart-Harris. Il se produit un relâchement des filtres que l'ego impose normalement à la conscience. "L'entropie" du cerveau – c'est-à-dire la grandeur physique qui mesure son degré de désorganisation – augmente considérablement. Et, de ce fait, des milliers de cellules neuronales, qui auparavant ne communiquaient pas ensemble, forgent de nouvelles connexions, et les influx nerveux empruntent de nouveaux chemins. […]
D'où les sensation hallucinatoires. En quoi cela peut-il faire du bien ? "L'augmentation de l'entropie permet à mille états mentaux de s'épanouir, parmi lesquels beaucoup sont étranges et insensés, mais d'autres sont révélateurs, imaginatifs et potentiellement transformateurs", résume Michael Pollan. » (pp. 136-137)
6. « Alors, les états hallucinatoires du 'trip' (mystique ou non) sont-ils indispensables au succès d'une thérapie augmentée par des substances psychédéliques ? Le débat n'est pas près d'être tranché. Car, d'une certaine manière, le concept même de thérapie psychédélique fait entrer en contact les cultures très différentes de la médecine moderne scientiste et de la médecine traditionnelle, par essence spirituelle. "Il existe au fond trois positions, résume le professeur Bertrand Lebeau Leibovici, médecin addictologue à l'hôpital Saint-Antoine et à l'hôpital Paul-Brousse : celle du rationalisme rigide, celle du chamanisme fou et une position médiane, qui reconnaît que l'intensité de l'expérience mystique peut constituer un facteur clef des résultats thérapeutiques, sans pour autant basculer dans des théories délirantes."
Dans _Le Chamane et le Médecin_ (Odile Jacob, 2023), Arthur Laurent, un docteur en sciences sociales qui s'initie depuis quinze ans à la médecine chamanique, et son père Stéphane, médecin cardiologue et professeur de pharmacologie, développent un intéressant dialogue. Au lieu de les opposer, ils tentent de montrer la complémentarité de ces deux approches. Avec l'objectif de "rendre plus ouverts et tolérants les tenants exclusifs de la médecine conventionnelle, et plus circonspects les enthousiastes parfois naïfs des médecines alternatives". Une proposition séduisante, au moment où l'on entend des propos sectaires de part et d'autre de cette frontière. » (pp. 148-149)
7. « […] Béatrice Fracchiolla, professeure en sciences du langage à l'université de Lorraine, se penche sur ce qu'elle nomme "protolangage". Lors de leur pratique, les transeurs profèrent en effet une suite de vocables qui ne correspond à aucune langue connue, mais constitue un moyen d'exprimer ce qu'ils ressentent. Certains affirment d'ailleurs se "comprendre" entre eux ! S'agit-il d'une simple verbalisation émotionnelle ou bien d'une manière structurée de communiquer ? Pour résoudre cette énigme, il faut étoffer la base de données que la chercheuse a commencé à recueillir et tenter de l'analyser grâce à un outil d'intelligence artificielle. L'universitaire a livré à Lyon sa propre "hypothèse poétique" : et s'il s'agissait de langues ancestrales disparues, transmises par une mémoire transgénérationnelle ? » (pp. 170-171)
8. « La France a d'ailleurs été le premier pays au monde à diaboliser, puis, dès 1966, à interdire le LSD. Ce qui a mis fin à la recherche scientifique et aux essais cliniques sur les psychédéliques, bientôt remplacés par l'arrivée des premiers antidépresseurs. L'historienne Zoë Dubus a en effet relaté en détail dans son article "Le traitement médiatique du LSD en France en 1966 : de la panique morale à la fin des études cliniques" […] le vent de folie qui, à cette époque, a déferlé sur la France. L'une des principales responsables de cette diabolisation nationale de l'acide est, selon elle, Claudine Escoffier-Lambiotte, médecin d'origine belge qui dirige alors la chronique santé du journal _Le Monde_. Entre le 21 et le 23 avril 1966, cette journaliste scientifique pourtant réputée pour son expertise et son sérieux, publie une série de trois articles sous le titre "Les poisons de l'esprit", qui reprennent en résumé les thèmes terrifiants des tabloïds américains.
Passant presque totalement sous silence les essais cliniques en cours ainsi que l'aspect thérapeutique potentiellement bénéfique du LSD, la chroniqueuse met l'accent sur les dangers de cette substance à partir d'informations partielles, voire erronées. Empruntant au registre lexical de la folie, elle présente l'acide lysergique comme "la drogue la plus dangereuse", importée par les beatniks américains. Une molécule qui serait susceptible de provoquer la "désintégration psychique" d'une génération entière d'Américains... et qui menacerait désormais la France ! "Dans le contexte tendu de la guerre froide, le produit est même qualifié d'<arme psychochimique>", souligne Zoë Dubus. » (pp. 190-191)
9. « La révolution de la médecine psychédélique est, pour l'instant, entièrement financée sur des fonds privés, pour l'essentiel aux États-Unis. Cette recherche d'innovation a d'abord été sponsorisée par de grosses fortunes de la technologie et de la finance et une poignée de milliardaires plus ou moins excentriques : parmi les plus visibles aux États-Unis, David Bronner, l'héritier du groupe familial de cosmétiques naturels éponyme ; Peter Thiel, l'un des premiers investisseurs dans Facebook ; le cofondateur de Google Sergey Brin ; Sam Altman, le père de la plateforme d'intelligence artificielle ChatGPT. Altman est le président de la start-up Journey Colab, qui a monté un partenariat avec la clinique de désintoxication de luxe All Points North pour entreprendre des essais cliniques avec la MDMA et la psilocybine. […]
Selon certaines estimations, le marché de l'industrie psychédélique pourrait peser 7 milliards de dollars en 2029. Si bien que cette renaissance profite des caractéristiques du capitalisme financier, capable – de peur de manquer un "bon coup" […] - de miser en peu de temps beaucoup d'argent sur un marché prometteur. Mais elle en subit aussi les excès, avec des engouements spéculatifs et des bulles boursières pour des pistes thérapeutiques non encore scientifiquement prouvées. Alors que le secteur de la santé mentale n'a pas connu de véritable innovation depuis le Prozac et que la demande de soins explose, des investisseurs plus ou moins scrupuleux se sont rués sur ce créneau. Poussés par l'espoir d'un retour sur investissement rapide, beaucoup de ces psycho-entrepreneurs pionniers déploient un marketing agressif. D'où le développement anarchique de services psychothérapeutiques 'augmentés' par des substances psychédéliques, qui ne sont pas toujours sûrs pour des clients/patients vulnérables. » (pp. 203-204)
10. « En 2023, 61% des électeurs américains sont favorables à un accès thérapeutique régulé aux psychédéliques. 10% des baby-boomers et 55% des millenials seraient partants pour essayer les psychédéliques comme un traitement de santé mentale. Même phénomène côté soignants : la proportion de psychiatres américains qui estiment que les psychédéliques pourraient jouer un rôle prometteur dans le traitement des troubles psychiatriques est passé de 42,5% en 2016 à plus de 80% en 2023. […]
De ce fait, le risque est que la médecine psychédélique se développe trop lentement et qu'elle soit débordée par des usages clandestins en plein essor. Avec leur lot prévisible de dérapages : emprise psychologique, accidents de santé, agressions sexuelles... Ce qui, comme dans les années 1970, pourrait compromettre la chance de ces nouveaux protocoles d'intégrer l'arsenal de la médecine licite et de soigner les patients qui en ont le plus besoin.
L'occidentalisation des médecines traditionnelles pose aussi un problème Nord/Sud. Le Mexique, le Pérou ou la Jamaïque – où ces substances sont légales – voient, ces dernières années, prospérer une forme de "tourisme psychédélique". Américains et Européens viennent y chercher des soins mentaux augmentés aux champignons magiques ou à l'ayahuasca. Puis importent chez eux ces "médecines", sans toujours les comprendre. Si bien que des associations qui défendent les cultures indigènes […] s'inquiètent de cette prédation colonisatrice exercée sur leurs plantes et leurs médecines traditionnelles. Elles dénoncent l'appropriation culturelle et le dévoiement capitalistique de leurs traditions ancestrales, et réclament équité, justice et réciprocité.
Pour toutes ces raisons, les États et les gouvernements occidentaux auraient intérêt à encourager, faciliter – et même financer – un maximum de projets de recherche fondamentale, d'essais cliniques et d'expériences pilotes en médecine psychédélique. D'autant que les premières études laissent présager, à moyen terme, un bénéfice macroéconomique de ce type de traitements pour les systèmes de santé. Il semble à cet égard incompréhensible que les autorités sanitaires américaines aient autorisé la prescription massive de médicaments antidouleur à base d'opioïdes – qui se sont révélés addictifs et meurtriers – mais qu'elles soient réticentes à donner leur feu vert à un usage médical contrôlé de la MDMA ou de la psilocybine. Certains n'hésitent pas à y déceler la patte des puissants lobbies pharmaceutiques, qui voient dans les thérapies psychédéliques une menace possible pour les bénéfices de l'industrie des antidépresseurs. » (pp. 229-230)
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