[Je t'ai cherchée si longtemps | Domitilla Courtinat, Julie Mazuet]
Témoignage écrit à quatre mains avec la journaliste Julie Mazuet sur la base notamment des journaux intimes de Domitilla Courtinat, cet ouvrage relate la vie de cette dernière, née sous X, et sa recherche obsédante de ses origines, jusqu'à sa rencontre avec sa mère biologique à l'âge de 33 ans. Adoptée par un couple stérile et aimant à 5 mois, qui adoptera également un petit garçon dans les mêmes conditions qu'elle, Domitilla témoigne d'une inquiétude existentielle irréparable depuis le début de sa vie. Contrairement à son petit frère qui s'adapte sans difficulté à sa vie d'enfant adopté et qui finit par s'éloigner d'elle et de leur maman, Domitilla souffre sévèrement de son trauma abandonnique : elle a une scolarité problématique, une fragilité nerveuse et des tendances suicidaires. Son ardent souhait de retrouver sa mère biologique se voit contrarié par son père adoptif, mais indéfectiblement soutenu par sa mère adoptive ; on lit entre les lignes que cette divergence, et plus généralement les rapports difficiles avec Domitilla sont la cause de la séparation du couple adoptant ; si le frère rejoint le père, la proximité entre mère et fille ne s'estompe pas même à l'heure des retrouvailles avec la génitrice.
Alors que le cheminement de croissance de la protagoniste se manifeste notamment par l'évolution de ses sentiments à l'égard de cette femme continuellement fantasmée, le récit est construit habilement en donnant la parole d'emblée à cette « mère de l'ombre », Victoire, originaire du Portugal, dont il s'avère qu'elle n'avait pas choisi l'anonymat de l'accouchement sous X, et qu'elle avait même vécu dans l'attente d'être contactée par sa fille à qui elle avait laissé les traces de son identité. Les chapitres s'alternent donc entre les voix de la fille et de la mère, depuis les 15 ans de celle-ci, en mettant autant que possible en regard le vécu des deux femmes lorsqu'elles avaient le même âge. Naturellement, les fantasmes de l'une ne correspondent aucunement à la biographie de l'autre, pas plus que les projections de la mère sur sa fille attendue, jusqu'au moment de la rencontre. En particulier, les stéréotypes socialement culpabilisants de la mère abandonnique sont démentis par cette l'histoire tragique d'une emprise semi-incestueuse sur une jeune femme non scolarisée, violée par son beau-frère et complètement soumise – matériellement et psychologiquement – dans le contexte de la migration, de la précarité financière et de l'omerta d'une structure familiale tacitement toxique. Du côté de la fille, on est saisi par le poids déterminant et presque insurmontable d'un trauma si précoce sur l'ensemble de la destinée individuelle, y compris sur la manière d'envisager ses rapports sentimentaux et sa propre maternité, et l'on se doute que la rencontre tant attendue, pas plus que le suivi psychologique, ne suffiront pas à reconstruire sa personnalité.
En filigrane, à travers le militantisme de la protagoniste et de ses amies au sein de l'association pour le droit à la connaissance des origines, compte tenu de la circonstance inexplicable que le message laissée par Victoire à sa fille ait été égaré ou occulté dans le dossier sur la naissance de Domitilla, vu la référence à la loi de 2002 instituant le Conseil national pour l'accès aux origines personnelles (Cnaop) dont l'efficacité semble assez limitée, la critique se profile clairement contre la loi régissant l'accouchement sous X en France, qui s'avère être une exception juridique dans le monde.
La perspective prépondérante de la narratrice principale provoque un certain biais en faveur du droit de l'enfant à connaître ses origines par rapport à celui – pourtant également fondé – de la mère (et du père) à garder le secret même au-delà de la majorité de l'adopté, sans négliger non plus les droits des adoptants. Dans ce récit, la question patrimoniale de la filiation n'entre pas en jeu. Ce n'est que dans la Postface par Maître Pierre Verdier que l'on peut commencer à apercevoir qu'il existe de longue date une réflexion ainsi que des propositions de réformes législatives tendant à concilier de tels droits pourtant divergents sinon contradictoires. S'il est évident que le stigmate entourant les « filles-mères » qui a présidé au secret de la filiation dans un contexte de prohibition de l'avortement et de lutte contre l'infanticide, n'a plus lieu d'être, autant nous sommes admiratifs du rapport d'Irène Théry de 2014, qui concilie effectivement tous les droits mais que tout le monde ne connaît pas, autant ce récit, paradoxalement, démontre que des stéréotypes graves persistent autour des mères qui accouchent sous X, d'« environ 600 enfants par an (soit environ 12 par semaine) » (p. 14) et que donc l'intérêt de l'enfant ne peut être le seul méritant d'être pris en compte...
Cit. :
1. [Domitilla, 18 ans] : « Dans l'inconscient (et y compris le mien), une mère n'abandonne pas son enfant. Alors, quand elle le fait, elle est nécessairement un monstre ou victime d'un monstre. Au choix : une prostituée qui ne connaît pas l'identité du père ; une jeune femme mineure tombée enceinte d'un homme qui la délaisse dès qu'il apprend la grossesse en cours ; une femme mariée qui a fauté et abandonné le fruit de son adultère ; une victime de viol ou, scénario extrême, d’inceste. C'est un constat impitoyable, mais nés sous X, on ne parle jamais d'amour, que d'horreurs. Comment tomber amoureuse à mon tour dans ces conditions ?
L'amour, je ne sais pas ce que c'est. Je sors avec des garçons, mais rien de sérieux. Derrière mon attitude provocante et ma grande gueule, je suis terrifiée. J'ai peur des hommes. Une crainte viscérale. Je me refuse à ceux qui aimeraient bien aller plus loin. Je ne peux pas me donner. Faire l'amour revient à me mettre en position de faiblesse et donc de souffrance. Au-delà même de la soumission psychique (devenir dépendant de quelqu'un), c'est l'état physique qui m'effraye. » (pp. 102-103
2. [Victoire, 19 ans] : « À la maternité, tout le monde connaît l'issue de ma venue : la séparation et le déchirement. Nous n'avons pas besoin de parler, les regards suffisent. Lorsqu'elles passent me voir, certaines sages-femmes, celles avec qui j'ai tissé des liens, pleurent silencieusement avec moi. Que pourraient-elles dire de plus ? Je ne veux pas partir, elles le savent, je n'ai pas d'autre choix, la fin est nécessairement dramatique.
Avant de rentrer chez moi, on m'indique qu'il faut signer un papier actant mon abandon. Je refuse, c'est au-dessus de mes forces, je n'abandonne pas ma fille, je ne peux pas la garder, ce n'est pas la même chose. Je pose la feuille à côté du broc d'eau sur une table d'appoint à roulettes. Cinq jours après être arrivée, juste avant de quitter cette bulle sentant bon le talc et l'huile d'amande douce, je laisse, comme le personnel médical me le propose, une enveloppe avec mes noms (celui de ma mère, celui de mon père) et l'adresse de la Maison Bleue. Le temps venu, ma fille me recontactera. J'en ai la certitude.
Antoine, lui, ne m'a jamais rendu visite à la maternité. Il n'a jamais vu sa fille. » (pp. 116-117)
3. [Victoire, 31 ans] : « En janvier 1994, douze ans après Charlotte, je donne naissance à une petite fille. Marina. Je reste trois jours à la maternité de Lariboisière (Xe arrondissement) à m'occuper d'elle avec l'aide des sages-femmes. Je l'observe, je lui parle. Marina ressemble à Charlotte, omniprésente dans mon esprit. À la joie d'être mère se mêle la réouverture de la plaie de ne pas l'avoir été depuis 1982. Deux accouchements à mon actif, un seul enfant à charge. Je m'accroche : Marina ne peut pas payer pour mes erreurs passées. Antoine nous rend visite deux fois en trois jours. S'il ne va pas jusqu'à changer les couches de Marina, il la prend dans ses bras et la berce. » (p. 190)
4. [Domitilla, 33 ans] : « Je ne m'effondre pas. C'est important pour moi de ne pas faillir. Je tiens bon. Ne craque pas, si vous êtes deux à pleurer vous n'arriverez pas à communiquer, tiens bon, tu pleureras après. À l'intérieur de moi, trois personnes s'affrontent : Charlotte (moi bébé) pleure, elle ne comprend pas le sens de ces retrouvailles trente-trois ans plus tard ; Domitille (moi ado) est en colère, elle pourrait plaquer cette femme contre un mur et lui dire ses quatre vérités ; et Domitilla (la femme et la mère d'aujourd'hui) qui raisonne. Il faut que Domitilla prenne le dessus sur Charlotte et Domitille. Sinon on ne s'en sortira pas.
Je ne parle pas beaucoup, quelques questions éparses seulement. "Qui est mon père ?" Elle confirme, en larmes : "Antoine, vous vous ressemblez trait pour trait, il est mort en 1997." "De quelle région du Portugal état-il originaire ?", "Quel âge il avait quand je suis née ?", "Quel était ce fameux lien de parenté ?", "Pourquoi m'avoir appelée Charlotte et pas un prénom portugais ?", "As-tu refait ta vie ?".
Je suis très froide, je canalise tellement mes émotions qu'elles en deviennent invisibles. Victoire, elle, c'est tout le contraire. Après s'être contenue toutes ces années, elle délie enfin sa langue. On dirait qu'elle a attendu ce moment toute sa vie, elle aussi. » (p. 234)
5. [Me Pierre Verdier, avocat au barreau de Paris, président de la Cadco (Coordination des actions pour le droit à la connaissance des origines), excipit de la Postface] : « Nous demandons un dispositif juridique qui garantisse et concilie :
- le droit de la mère, qui ne peut garder son enfant, de le confier en vue d'adoption en toute discrétion, mais le secret n'est pas l'anonymat ;
- le droit de l'enfant majeur qui le demande à connaître son origine ;
- le droit des adoptants à une pleine sécurité.
C'est possible puisque c'est le cas dans la plupart des pays du monde. Le droit à la connaissance de son origine est même un droit constitutionnel en Suisse depuis 1992. Ces droits ne sont pas incompatibles. Des propositions ont été faites depuis le rapport de Brigitte Barège (2003), jusqu'au récent rapport d'Irène Théry et Anne-Marie Leroyer, "Filiation, origines, parentalité. Le droit face aux nouvelles valeurs de responsabilité générationnelle" [2014].
Aujourd'hui, les sans-noms se sentent des citoyens de deuxième zone puisqu'ils n'ont pas les droits de tous les autres citoyens. Ils nous disent malicieusement que même les animaux ont droit à une traçabilité.
L'histoire de Domitille et de Victoire est un encouragement pour ceux qui sont encore en recherche. C'est aussi un témoignage nécessaire face à la frilosité du législateur. » (p. 279)
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