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[La condition noire. Essai sur une minorité française | ...]
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le_regent



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Posté: Dim 23 Déc 2018 21:19
MessageSujet du message: [La condition noire. Essai sur une minorité française | ...]
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[La condition noire. Essai sur une minorité française | Pap Ndiaye]

La condition noire. Essai sur une minorité française. – Pap Ndiaye. – Paris : Calmann-Lévy, 2008. – 436 p. – ISBN 978-2-7021-3807-6

C'était dans une brocante ; à la seule vue du titre j'aurais pu m'exclamer, comme le commissaire Bourrel, « Bon dieu ! Mais c'est bien sûr ! » (une référence qui ne dira rien aux plus jeunes). En effet il m'est apparu instantanément évident que le concept de « condition » était admirablement adapté pour évoquer les conséquences de la particularité d'être noir, d'autant plus que ce concept n'a pas été forgé spécialement pour cela : les termes de condition féminine, de condition ouvrière ont eu cours, même s'il ne sont plus guère employés aujourd'hui. Et je me suis imaginé que l'auteur avait entrepris de promouvoir ce concept à travers ce livre.
Ce n'est pourtant pas le cas, même si un alinéa de l'introduction en valide l'emploi : « Le terme de " condition ", certes un peu vieilli aujourd'hui, me semble néanmoins adéquat en ce qu'il désigne une situation sociale qui n'est ni celle d'une classe, d'un Etat, d'une caste ou d'une communauté, mais d'une minorité, c'est-à-dire d'un groupe de personnes ayant en partage, nolens volens, l'expérience sociale d'être généralement considérées comme noires ».
Ce que j'ai désigné plus haut comme « la particularité d'être noir » apparaît dans le livre comme "Le fait d'être noir" et donne son titre au premier chapitre. L'auteur y examine le concept de race, au sujet duquel il indique : « Les "races" n'existent pas en elles-mêmes, mais en temps que catégories imaginaires historiquement construites [...] Parler des Noirs est donc référer à une catégorie imaginée […] Martin Luther King formulait la chose en disant que les Noirs étaient "des Blancs avec une peau noire" (on pourrait aussi bien retourner la formule comme un gant) […] Les Noirs sont noirs parce qu'on les range dans une catégorie raciale spécifique, bref ils sont noirs parce qu'on les tient pour tels […] La catégorie "noir" est donc d'abord une hétéro-identification s'appuyant sur la perception de saillances phénoménales variables dans le temps et l'espace (pigmentation de la peau, apparence corporelle et vestimentaire, langue, accent, etc.) [...] » Mais il estime que : « […] la sociologie peut difficilement se priver d'une notion utile à la mesure des inégalités […] Elle est aussi utile pour la réflexion et l'action sur les discriminations raciales [...] » Il propose une approche souple, qui prenne en compte tous les phénomènes d'inégalité sociale, la « race » aussi bien que le genre ou la classe.
Il insiste sur la diversité du répertoire identitaire des individus susceptibles d'être assignés à la race noire. Mais il note : « Il y a donc des Noirs (des Blancs aussi) par accord social tacite. Les Noirs ont en commun de vivre dans des sociétés qui les considèrent comme tels. Ils n'ont pas le choix d'être ou de ne pas être tels qu'on les voit ».
Il discute aussi les concepts de « peuple » noir, de « communauté » noire, mais il marque son intérêt pour la notion de « minorité » : « Il existe ainsi une minorité noire en France en tant qu'il existe un groupe de personnes considérées comme noires et unies par cette expérience même, ce qui constitue un lien ténu mais indubitable ». Pour mon compte, je vois un inconvénient à ce concept dans le fait que : « […] la notion de minorité n'est pas statistique : la minorité peut être démographiquement majoritaire, comme dans les situations coloniales ». Si l'on a le choix entre deux termes, je ne vois pas d'avantage à préférer le plus contre-intuitif, d'autant que l'auteur lui-même note des réticences à se considérer comme appartenant à une minorité chez certaines des personnes concernées.
Dans son introduction, l'auteur a précisé avoir organisé son livre en six dossiers, correspondant aux six chapitres. Le deuxième étudie les différences sociales associées au degré de mélanisme et les comportements qu'elles entraînent chez les individus. Pap Ndiaye est présenté comme historien par la 4e de couverture : le chapitre trois apporte des éléments d'histoire des populations noires de France.
Le chapitre quatre (Le tirailleur et le sauvageon : les répertoires du racisme antinoir) tente de caractériser le racisme antinoir, dont l'auteur estime que « […] les Noirs ne sont pas en toute première ligne dans les actes racistes en France métropolitaine […] Les personnes d'origine nord-africaine (ou réputées telles) sont nettement les plus touchées [...] » La première phrase du sous-chapitre La racialisation du monde affirme : « Les races ont une histoire, qui commence au XVe siècle, lorsque les Européens multiplièrent leurs contacts avec des peuples lointains et qu'un grand commerce colonial fondé sur l'esclavage des Africains se développa progressivement ». Je formule une réserve sur cette affirmation ; aujourd'hui encore, je ne connais pas d'historien capable de traiter un thème à l'échelle mondiale. Mais j'adhère à la reformulation suivante : la racialisation des relations entre les peuples européens et ceux d'Afrique sub-saharienne commence au XVe siècle, etc. J'aimerais en savoir plus sur les origines et les formes du racisme, si le terme est adéquat, des Japonais envers les Coréens. J'ai lu aussi, je ne sais où, que les musulmans d'Afrique noire se plaignent depuis des siècles de la condescendance des musulmans arabes envers eux ; par ailleurs, il a existé aussi une traite orientale d'esclaves noirs non-musulmans dont il est impossible de connaître l'importance exacte, tant l'enjeu scientifique en est réduit à rien face à l'enjeu politicien.
C'est aussi dans ce chapitre que l'auteur examine le point suivant : « On entend souvent que certains Noirs pourraient "surréagir" en interprétant tous les propos comme des paroles désobligeantes ». Quelques lignes plus loin figure le commentaire suivant : « Dans son esprit et celui de beaucoup d'autres, il s'agit de relativiser le racisme en expliquant que pour bonne part il provient d'une sorte de paranoïa des personnes concernées au premier chef ».
A ce sujet, une lecture ancienne reste aujourd'hui encore gravée dans ma mémoire. Il s'agit du numéro paru le 9/10/75 de "Textes et documents pour la classe" intitulé "Les travailleurs immigrés en France". A la dernière page du dossier est raconté un incident survenu plus de dix ans auparavant à l'une des membres de l'équipe du périodique : « Rue du Pot-de-Fer, l'une des plus vieilles rues du 5e arrondissement de Paris. Trottoir trop étroit pour laisser le passage à deux personnes. Voitures stationnées serrées le long du trottoir. Deux femmes marchent en sens inverse ; l'une, âgée, lourdement chargée, est noire ; l'autre, plus jeune, est blanche. Spontanément, sans réfléchir, pour laisser le passage, la plus jeune profite du premier intervalle entre deux voitures pour descendre sur la chaussée. Arrivée à sa hauteur, l'autre lui lance : "Alors, je vous dégoûte ?" Sidérée, incapable de prononcer un mot, l'autre ne trouve rien à répondre... puis s'enfuit, bouleversée jusqu'au fond de l'âme ».
Lorsqu'on lit quelques lignes plus loin : « Imagine-t-on la somme de souffrance, d'expériences blessantes, traduites par l'exclamation de cette femme noire [...] » on ne peut pas prétendre que le récit de cette anecdote participe d'une démarche de culpabilisation de la victime, démarche que l'on identifie aussi dans des situations sans aucun rapport avec la racialisation (par exemple dans les cas de viol)
En fait, si l'on veut produire plus de connaissances, il faudrait être capable de garder à l'esprit ce que l'auteur répète à maintes reprises, à juste titre : la racialisation des rapports sociaux est une construction sociale ; elle est au minimum binaire : race noire versus race blanche. Un ensemble de caractéristiques est projeté indifféremment sur toute personne noire mais le même phénomène se produit sur toute personne blanche ; de sorte que toute personne blanche est imaginée raciste, et actrice ou complice de la domination des Blancs sur les Noirs.
Des auteurs ont noté que toute personne dont le phénotype évoque de près ou de loin des populations exotiques se voit enjoindre de prouver qu'elle est bien Française ; il est dommage de laisser à l'extrême-droite l'avantage de ne pas être aveugle au fait que toute personne blanche se voit enjoindre par les organisations antiracistes (que leurs membres soient Noirs ou Blancs, d'ailleurs) de prouver qu'elle n'est ni raciste ni colonialiste. Cela n'implique en rien que la racialisation Noirs/Blancs soit aussi désavantageuse aux Blancs qu'aux Noirs. Mais on ne répétera jamais assez que l'institution d'une pseudo race noire ne peut avoir lieu sans l'institution d'une pseudo race blanche, entraînant la racialisation de chaque individu, racialisation intrinsèquement vicieuse.
Dans le chapitre "Penser les discriminations raciales", l'auteur se montre favorable à l'autorisation de caractérisations ethno-raciales dans les enquêtes statistiques (elles sont interdites en droit français). Il examine aussi les possibilités d'actions positives à la française (généralement désignées comme discriminations positives).
Dans le dernier chapitre "La cause noire : des formes de solidarité entre Noirs" l'auteur écrit une brève histoire des organisations noires de France. J'ignorais tout de cette histoire, alors que j'ai quelques notions en matière d'esclavage et de colonisation. La "Conclusion" n'en est pas vraiment une : hélas, la condition noire, comme d'ailleurs la condition féminine, restent des formes désavantagées de la condition humaine.

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